On ne t’apprend sans doute rien et tu es peut-être même concerné.e, ou a minima ton entourage : on ne peut pas vraiment dire que la santé mentale des Français·es, c’est Byzance tous les jours.
Mise en lumière pendant le Covid-19, la France était déjà le pays le plus touché par la dépression en Europe, avec environ 11% de la population concernée. Depuis, les chiffres n’ont fait que confirmer l’ampleur du problème : aujourd’hui, près d’un adulte sur six a vécu un épisode dépressif récent.
Chez les jeunes, c’est carrément la dégringolade et la situation est encore plus alarmante : un quart des 15-29 ans présente des symptômes dépressifs. On ne peut que comprendre : comment être heureux·se dans un monde gangréné par la guerre, les violences de genre, le racisme, la misère sociale quand on n’est pas ultra privilégié·e ou qu’on fait soi-même partie du problème comme Elon Musk ou Christine Boutin par exemple ?
Libération de la parole ou situation mondiale anxiogène, la dépression n’est plus un phénomène marginal. C’est un problème de santé publique massif. Face à ça, la question devient urgente : que faire quand les traitements classiques ne suffisent plus ?
La kétamine comme traitement de la dépression
C’est ici que s’invite la kétamine, utilisée à l’origine dans le cadre hospitalier comme anesthésiant. Sauf que depuis quelques années, elle pointe (lol) le bout de son nez (double lol) là où on ne l’attendait pas : dans le traitement de la dépression longue durée en dernier recours quand aucun antidépresseur n’a fonctionné au préalable. Elle s’administre par perfusion en intraveineuse, en spray nasal (notamment l’eskétamine, commercialisée sous le nom de Spravato®) et parfois même en intramusculaire.
La kétamine s’illustre comme un antidépresseur qui agit en mode express. Là où les médicaments classiques mettent plusieurs semaines à agir avec des régulations de traitement plus ou moins lourdes, elle peut produire des effets significatifs en quelques heures seulement. Et c’est là toute la magie du béni produit !
On parle souvent de personnes suivies pour dépression résistante, les environ une personne sur trois pour qui les traitements habituels n’ont pas d’efficacité. La kétamine n’est donc pas « le traitement de base », mais plutôt une dernière option dans un cadre médical très encadré.
Loin des idées reçues, la kétamine ne fait pas juste planer. Contrairement aux antidépresseurs classiques qui jouent surtout sur la sérotonine, elle agit ailleurs : sur le système glutamatergique, un neurotransmetteur clé du cerveau. En gros, elle bloque certains récepteurs (NMDA), ce qui déclenche une cascade : augmentation de l’activité neuronale, libération de molécules liées à la plasticité cérébrale (comme le BDNF, brain-derived neurotrophic factor) et création ou du moins renforcement de connexions neuronales.
Pour faire simple, le cerveau devient temporairement plus flexible. Dans la dépression, l’enjeu est crucial : la maladie est souvent associée à des circuits figés dans des schémas négatifs et dans des boucles mentales dont on peine à sortir.
Reprogrammer les pensées
Une étude de l’Inserm montre la kétamine comme un outil assez fascinant pour aider les patient·es à sortir de leurs biais négatifs et reprogrammer un peu leurs pensées. Après administration, ils intègrent mieux les infos positives et peuvent davantage remettre en question… et voir ainsi leurs spirales négatives et voir ainsi les choses sous un prisme moins biaisé. Le tout, en seulement quelques heures, bénef ! Attention, l’idée n’est pas que la kétamine « rend heureux », mais qu’elle peut simplement, dans certains cas, aider à desserrer l’étau mental de la dépression et à lâcher prise.
Ce n’est toutefois pas un remède miracle : les effets peuvent être rapides mais restent temporaires, et nécessitent souvent plusieurs administrations qui ne s’exécutent qu’en milieu médical (dose contrôlée, suivi psy, etc.). On relève également des effets secondaires comme de la dissociation, de la hausse tension, etc. Pour faire simple, la kétamine est un peu le hack inattendu de la psychiatrie moderne : un anesthésiant devenu traitement avec une action ultra rapide qui semble être une nouvelle piste pour les dépressions résistantes. Mais elle demeure un outil médical encadré, et pas une solution magique qui peut être risquée à reproduire en solo.
La kétamine en automédication
Si la kétamine intrigue en psychiatrie, elle circule depuis bien longtemps en dehors des hôpitaux. Utilisée dans des contextes festifs ou plus intimes, elle est aujourd’hui bien moins niche qu’un simple produit de teuf ou d’after, et de plus en plus associée à une autre pratique : l’automédication face à la souffrance psychique et/ou physique. Ce que le secteur médical a pu tarder à découvrir s’avère déjà être une pratique répandue chez certain·es usager·es.
Sur le papier, rien de plus logique. Un produit – peu cher de surcroît et que l’on peut se procurer facilement dans tous les territoires français – capable de faire taire la douleur psychique en quelques heures, là où les antidépresseurs classiques prennent des semaines à agir ? Le feu en fait.
Pour certaines personnes, la kétamine devient une solution contre les douleurs morales, voire un substitut à l’errance médicale. « Je suis tombée dans le piège, sans doute comme beaucoup d’autres, d’en avoir un usage “thérapeutique”. De profiter des effets antidépresseurs immédiats et à court terme (là où tous les autres s’assimilent en deux semaines et ont vraiment des effets différents) et des effets antidouleur sans avoir l’effet plombant des opioïdes qui sont généralement utilisés pour les antidouleurs de classe 2 », nous confiait X en avril dernier. « Ça a finalement nourri chez moi une grande insécurité, face à chaque moment difficile, à chaque “crise”, que ce soit de la douleur psychique ou physique, je ne vois que ça comme solution. Je panique à l’idée de ne pas pouvoir stopper cette douleur et je craque pour ça, tout le temps. Je crois que c’est ça la dépendance », ajoute–t-iel.
La kétamine agit vite, oui, mais hors cadre médical, il n’y a ni dosage contrôlé, ni suivi, ni accompagnement psy et surtout, cela ne permet pas de disposer d’une protection contre la répétition des prises.
Il s’agit aussi d’effacer la douleur, ou même tout le reste. La kétamine ne se contente pas de soulager un quotidien marqué par les difficultés psychiques. Elle peut aussi provoquer une dissociation : une forme de déconnexion des émotions, du corps, de la réalité, et c’est précisément cet effet que certain·es recherchent. « Ça vidait toute peine en moi, toute douleur, tout sentiment, et je cherchais ça », nous dit Y, usager·e chronique.
« Tous les matins, la seule chose que je souhaite, c’est prendre une trace »
À ce moment-là, la prise répétée et à grandes doses de kétamine semble davantage s’apparenter à une stratégie d’évitement où l’objectif n’est plus d’aller mieux, mais de ne plus rien ressentir du tout. Et il est parfois possible de tomber dans un engrenage où l’on glisse vers la dépendance. L’effet étant temporaire et l’accoutumance rapide, on recommence plus vite, à plus grosse dose, puis de manière systématique. Selon les données de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), les usages répétés de kétamine peuvent entraîner une dépendance psychologique forte. « Tous les matins, la première chose que je souhaite, c’est prendre une trace. Elle soulage ma dépression et m’aide à oublier mes problèmes », constate ainsi Y face à une consommation installée dans son quotidien.
Au-delà de la dépendance, l’usage régulier de kétamine est associé à des risques concrets comme des troubles de la mémoire et de la concentration, des épisodes anxieux ou dépressifs aggravés, des atteintes urinaires sévères (cystites, douleurs chroniques, dysfonctionnement de la vessie) ou encore de l’isolement social. Il semblerait donc que, paradoxalement, ce produit utilisé pour soulager la dépression peut, à long terme, participer à l’aggraver.
Ce que nous montrent ces trajectoires, c’est un décalage profond, avec d’un côté un usage médical encadré, ponctuel, pensé comme un levier thérapeutique et de l’autre, un usage plus solitaire et répété, sans filet, pour faire face à l’urgence émotionnelle. Car le fond du problème de l’usage de kétamine comme parachute pour traiter les douleurs psychiques, c’est qu’il ne traite pas la cause de la souffrance.
Derrière ces pratiques, on peut lire les enjeux collectifs dont chacun·e doit se saisir pour que les usages restent un bénéfice et pas un risque. Le besoin urgent de soulager la tristesse et l’anxiété, de survivre à des chocs émotionnels, le manque d’accès ou d’efficacité des solutions classiques, le jugement face aux troubles psy combiné aux addictions et souvent, une forme de solitude face à la santé mentale.