EN BREF
La RdR alcool reste encore plutôt invisibilisée, malgré une consommation banale et socialement encouragée. Avec Fracasse, zine collectif imaginé par Lise Weiss et Charlotte Kouklia, une parole s’ouvre enfin pour penser nos rapports à l’alcool, avec ou sans consommation.
En octobre dernier, on vous parlait déjà de Fracasse, ce zine collectif qui ouvre des brèches pour penser nos rapports à l’alcool, avec ou sans consommation. Imaginé par Lise Weiss et Charlotte Kouklia (a.k.a Charlène Darling), le projet s’ancre dans une envie simple mais essentielle : sortir du silence, partager des vécus et esquisser des pistes de réduction des risques autour d’un produit à la fois banal, légal et profondément ancré dans nos quotidiens.
Face à l’engouement – et après un premier tirage très vite parti –, le zine revient aujourd’hui avec une réédition toute fraîche. L’occasion parfaite de reprendre la discussion avec ses créatrices : revenir sur la genèse de Fracasse, creuser les enjeux de la RdR alcool et continuer à faire circuler des paroles trop souvent mises de côté.
Lise Weiss est illustratrice, bidouilleuse multicasquettes, ex–libraire, Charlotte Kouklia, a.k.a Charlène Darling, est musicienne, travailleuse paire. Toutes deux sont cofondatrices du zine Fracasse sur la réduction des risques alcool et sa place dans notre quotidien.
Déjà, pour commencer, pouvez-vous (re)présenter le projet Fracasse pour celleux qui ne connaissent pas le zine et qui ont manqué votre tournée fracassante ? Qu’est-ce que c’est, ce zine ? Qu’est-ce qu’on y trouve ? Pourquoi avoir choisi cette forme ?
Fracasse est né de nos discussions intimes sur nos rapports à l’alcool, on a eu envie et besoin d’ouvrir cet espace plus collectivement, à notre entourage, proche et lointain. C’est un ouvrage collaboratif né d’un appel à contributions : certaines personnes boivent, d’autres plus, d’autres pas tant mais leurs proches oui, toutes se questionnent et se livrent.
On voulait créer un objet dont la forme et le fond rendent justice à ces témoignages, dans une démarche DIY héritée du fanzinat et issue de pratiques de (sur)vie politique : parler de l’alcool par celles et ceux qui le vivent. On a donc cherché à concevoir un objet aussi accessible que possible, tant par son prix que par sa forme.
L’autogestion du projet nous permet de maîtriser l’ensemble de la chaîne de production et de diffusion, ça forme un tout cohérent et, on espère, rend hommage à toustes celleux qui y ont contribué (retrouvez toute la liste des artistes qui ont contribué ici).
Tout le graphisme est signé @max.ou.creve, allez checker son taf, c’est trop beau.
Quelles raisons vous ont poussées à vouloir créer ce zine et lancer le projet Fracasse autour de l’alcool ?
Charlotte : Ce qu’on a voulu avec Fracasse, c’est ouvrir la parole pour sortir des idées préconçues. Je me suis vite rendue compte que si on parlait encore difficilement de nos rapports intimes à la boisson, c’était sans doute à cause de toutes les injonctions sociales qui l’entourent, comme si la seule solution si on galère était l’abstinence ou se cacher. Dans ma pratique musicale, j’ai toujours voulu chanter sur les choses qui pourraient faire honte ou gêner, et ça m’a souvent sauvé la vie. J’avais envie d’appliquer la même méthode par rapport à l’alcool, inciter à s’exprimer sans fard et sans jugement internalisé. Je trouve qu’il manque à la conso d’alcool la bienveillance et la générosité de la RdR telle qu’on la connaît pour les produits. Parce qu’avec l’alcool aussi on a besoin de soutien et de lutte contre la stigmatisation des consommateurices, qui plus est issu•es de minorité de genre.
Lise : C’était aussi une période où on se retrouvait démunies suite à notre changement de conso, on avait besoin de travailler avec d’autres personnes sur ça, d’entendre et de faire entendre d’autres voix, de se sentir moins seules dans ces questionnements de vie. Je crois que c’est un mécanisme assez répandu et qui peut être salvateur. Quand on est en galère, on a envie de s’aider soi-même mais aussi de donner des billes aux autres et de se rassembler. On voulait donner la parole non pas aux expert·es, mais aux consommateurices, qu’iels aient déjà une pratique de l’écriture, du dessin, ou pas.
Recevoir des textes, les travailler avec les contributeurices : apprendre le travail d’édition en le faisant pour la première fois, je crois que c’était la chose la plus juste et vivante que je pouvais faire à ce moment-là.
Dans le zine, les lecteurices pourront découvrir la partie « Alcool Quest » spéciale RdR, Charlotte peux-tu nous en dire plus ?
Charlotte : Alcool Quest, c’est un résumé de la quête dans laquelle je me suis lancée quand j’ai commencé à me poser des questions sur ma conso, avec plein d’infos sur les rapports entre alcool, émotions, cerveau et même hormones. Quand j’ai commencé à chercher des ressources RdR alcool, je dois avouer que j’ai pas mal jalousé l’éducation militante et solidaire autour des prods. Avec l’alcool, c’est le flou total et l’éternel report de la responsabilité sur les consommateurices si on ne gère pas comme il faut, alors que contrairement aux prods, sa consommation est légale et même socialement encouragée. Après, la RdR alcool, c’est dur à définir parce qu’on n’en parle pas trop et qu’il n’y a pas beaucoup de supports tangibles, pas de Roule-ta-paille, etc. C’est comme une trousse à outils invisible que tu peux te construire en apprenant à connaître tes triggers, tes besoins émotionnels mais aussi les rapports que tu entretiens entre ta conso et l’alimentation, le sommeil, la solitude, la frustration. C’est aussi regarder comment tu bois avec compassion : comment l’alcool t’aide dans la vie, à quels endroits, et aussi à quels moments ça peut se retourner contre toi.
On parle parfois de sobriété comme d’un état figé, alors que c’est souvent un cheminement. Aujourd’hui, qu’est-ce que ce processus vous a permis de découvrir ou de transformer ?
Charlotte : En vrai, je ne pense pas que j’aurais arrêté de boire si j’avais eu plus de ressources en RdR pour travailler sur ma conso, mais je ne regrette pas car la sobriété m’a fait découvrir énormément de choses sur moi. L’alcool dans ma vie, c’était un peu l’arbre qui cachait la forêt, la forêt de mon anxiété sociale que j’ignorais jusqu’à peu et de ma santé mentale en général. Depuis que j’ai arrêté de boire, j’ai découvert que j’avais un trouble disphorique prémenstruel (le TDPM, version psy hardcore du syndrome prémenstruel avec pensées suicidaires tous les mois), et aussi un sacré trouble de l’attention inattentif. Sur ces deux points, l’alcool m’a énormément aidée à faire face mais m’a aussi mise dans beaucoup de galères, d’angoisses et d’autodestruction. Je me reconstruis peu à peu et je me sens plus forte.
Lise : Arrêter de binger – puisque c’était ma manière de sortir de moi –, ça m’a permis d’amorcer plus « à blanc » le nouveau travail psy que je menais depuis peu ; d’analyser plus posément ma façon de relationner à moi-même, aux autres et aux émotions en cascade qui me traversaient en laissant tout glisser pêle-mêle. L’alcool était le moyen le plus efficace et éclatant pour gérer ça, mais pour ma part, la dette était trop lourde, j’entretenais un cercle de culpabilité infini qui m’amenait à traiter mon corps comme un morceau de viande désirable et haïssable. Je performais au maximum et je m’effondrais après mon spectacle, parfois pleine de bleus, sans savoir comment j’étais rentrée, j’avais des flashs de mes scandales… Ça me manque souvent mais casser cette boucle, c’est une façon de repenser le désir et les pulsions de vie et de mort, les pleins et les vides.
Le mot de la fin : Pourquoi se procurer ce zine ?
- Pour se déculpabiliser deux secondes et penser à sa conso à travers les expériences de plein de consommateurices ;
- Pour se reconnaître dans des textes, BD et illus ;
- Pour ouvrir la discussion avec ses proches.
Où peut-on trouver Fracasse ?
Suite à la réimpression de 700 exemplaires, on l’a mis à différents endroits :
- En ligne, dans la cabane numérique qu’on a récemment ouverte : Fracasse.net.
- Via des points de distribution comme La Lézarde, ou la Bouquinerie Infokiosque Mobile
- Côté librairies, on est en train de faire un gros travail de diffusion pour que Fracasse ne se cantonne plus aux grandes villes mais qu’il puisse circuler à travers toute la France et la Belgique.
Quelques adresses actuelles :
- Marseille : Histoire de l’œil, L’Hydre
- Paris : Le Monte-en-l’air, Librairie sans titre
- Bruxelles : Tulitu, Météores
La liste de toutes les librairies partenaires sera publiée très prochainement sur le site de Fracasse et sur Insta. “Merci très fort à elles, leur soutien a été déterminant.”
Prochains projets ou envies pour Lise, Charlotte, et pour Fracasse ?
Charlotte : Depuis Fracasse, je suis totalement obsédée par la RdR alcool, je continue à beaucoup écrire et m’informer sur la question et j’ai commencé une formation de pair-aidance à Bruxelles. J’aimerais beaucoup animer des groupes de paroles entre consommateurices actif·ves par exemple.
Lise : J’ai proposé un cycle Fracasse au Videodrome 2 du 30 juin au 2 juillet, avec projections, séances d’écoute et concerts. Je crois que ce qui m’intéresse le plus, c’est ce qu’on fabrique à partir de nos expériences. Ce qu’on se raconte et comment on le raconte. Le lien entre la consommation et ses représentations en images et en son me semble un excellent chantier à explorer !