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©️ Photo de Seval Torun pour Unsplash

Stigmatisées quand elles consomment, invisibles dans les parcours de soins : les femmes face à l’angle mort de l’addictologie

Publié le 9 mars 2026 par Meureh

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Cet article parle de : #addiction

Le 8 mars Journée internationale des droits des femmes est chaque année l’occasion de rappeler les inégalités qui traversent notre société : violences sexistes et sexuelles, écarts de salaire, charge mentale, précarité. Mais un domaine reste encore largement invisibilisé : les addictions.

Pendant longtemps, les usages de drogues et d’alcool ont été pensés comme un problème majoritairement masculin. Pourtant, les consommations féminines augmentent, les profils évoluent, et les réalités deviennent plus visibles et traversent toutes les strates de la société. Dans les parcours ultra précaires, les femmes sont également omniprésentes, avec des spécificités propres et sont surexposées à la violence. Cependant, le système de prévention et de soins, lui, n’a pas vraiment suivi, les isolant encore plus face à leurs consommations. Aujourd’hui encore, les femmes et les minorités de genre restent moins visibles dans les statistiques, moins bien accompagnées dans les dispositifs et plus lourdement jugées lorsqu’elles consomment. Bref : en addictologie aussi, les inégalités de genre existent.

Addictions : quand les inégalités sociales fabriquent des vulnérabilités

Les addictions ne tombent pas du ciel. Elles s’inscrivent dans des parcours de vie marqués par des déterminants sociaux, économiques et relationnels, où les femmes et les minorités de genre cumulent de nombreux facteurs de vulnérabilité. 

Les violences sexistes et sexuelles, par exemple, sont fortement liées aux trajectoires d’addiction. 

Selon un article de Muriel Grégoire et Fred Bladou publié par la Fédération Addiction : « La proportion des violences faites aux femmes est très importante, qu’elles se soient produites à l’enfance, à l’adolescence ou à l’âge adulte. En 2023, 376 000 femmes de plus de 18 ans ont subi des violences (sexuelles, physiques ou psychologiques), dont 277 000 étaient des violences sexuelles. Dans la majeure partie des cas, les agresseurs sont des hommes proches (sphère familiale ou amicale) ; selon une étude de Santé publique France de 2019 : 14,5% des femmes ont subi dans leur vie des violences sexuelles (dont 3,6 % de viols) dont la moitié a eu lieu avant 18 ans ; pour les hommes, c’est 3,9% d’entre eux. »

Les recherches montrent que les femmes ayant vécu des violences présentent un risque plus élevé de développer des troubles liés à l’usage de substances. En effet, « Les conséquences de ces violences sexuelles sont nombreuses au niveau psychologique, physique, social et sexuel : 65% des victimes, selon une autre étude, ont des troubles de la sexualité. Les conséquences psychologiques (qui concernent plus de 60% des personnes) peuvent conduire à l’usage de substances pour gérer une dépression, un état de stress post-traumatique ou des troubles sexuels. Et c’est parfois à cet endroit que l’usage sexualisé des drogues peut se retrouver : pour pouvoir avoir une vie sexuelle et ressentir du plaisir. »

Dans ces contextes, consommer peut devenir une manière de tenir, d’anesthésier le trauma, ou simplement de survivre. On parle alors de stratégie d’adaptation, de survie même dans les trajectoires les plus précaires. Mais ces réalités sont encore trop rarement prises en compte.

À cela s’ajoutent d’autres inégalités structurelles :

  • précarité économique plus forte
  • isolement social
  • charge mentale et responsabilités familiales
  • discriminations liées au genre ou à l’orientation sexuelle

« Environ 20% de la file active est féminine dans la plupart de ces structures ce qui est lié à différents facteurs : l’invisibilité, la honte, la crainte d’être jugée, la méconnaissance de ces structures par les usagères mais aussi de certains professionnels des problématiques plus spécifiques féminines et un accueil inadapté », nous disent Muriel Grégoire et Fred Bladou.

Lorsque les femmes consomment, la stigmatisation explose et la sanction sociale tombe vite. Les addictions féminines restent fortement entourées de honte et de culpabilité. Là où la consommation masculine avec bien sûr ses inégalités systémiques, notamment de couleur de peau, d’un éventuel parcours de migration, de la situation socio-économique, etc. peut être tolérée, voire banalisée, une femme qui boit ou qui se drogue est encore perçue comme une « mauvaise mère », une « femme irresponsable » ou une « femme qui a raté sa vie ». 

Les conséquences sont alors dramatiques : les consommations sont souvent plus cachées, plus solitaires et plus tardivement prises en charge, excluant ces publics vulnérables des parcours de soins.

Des parcours de soins pensés pour les hommes

Comme toute la médecine, l’addictologie française s’est historiquement construite par et pour des hommes et autour d’un profil dominant : l’homme consommateur. On peut encore le ressentir dans l’accueil et l’organisation des soins. Selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), les femmes sont moins nombreuses à accéder aux dispositifs spécialisés en addictologie. 

Pourtant, lorsqu’elles arrivent en soins, les situations sont souvent plus complexes ou plus avancées avec un angle santé mentale non négligeable. Comme dit dans le même article : « En réduction des risques, la visibilité des femmes usagères de drogues peut souffrir de représentations sexistes. La fréquentation par les femmes des structures de réduction des risques (Csapa/Caarud) est très largement inférieure à celle des hommes et seules les structures particulièrement innovantes et soucieuses de l’accueil de ces publics mettent en place des plages horaires et des actions diverses réservées et destination des femmes.
Ces accueils présentent de nombreux avantages pour les personnes comme de pouvoir répondre à leurs besoins sans être exposées, une fois de plus, aux violences intrinsèques liées au patriarcat. »

Car les obstacles sont nombreux, à commencer par oser passer la porte d’un Caarud. Au nom de l’égalité de traitement, beaucoup d’endroits ne proposent pas de permanences d’accueil en non mixité et/ou mixité choisie.

Il y a bien évidemment d’abord, la peur du jugement. Pour beaucoup de femmes et minorités de genre, demander de l’aide signifie s’exposer à un regard moral très dur qui vient à la fois de la société, mais parfois aussi du système de soins lui-même. Pour les mères, cette peur peut être encore plus forte : certaines redoutent qu’une demande d’aide entraîne un signalement aux services sociaux ou une remise en question de leur parentalité.

Ensuite, les dispositifs restent souvent mal adaptés aux réalités vécues par les femmes.

Par exemple, peu de structures proposent :

  • des solutions de garde d’enfants
  • une prise en charge adaptée pendant la grossesse ou le post-partum
  • un accompagnement spécifique pour les personnes ayant vécu des violences
  • des espaces sécurisants pour les minorités de genre

Les personnes trans et non binaires peuvent également faire face à du mégenrage, des discriminations ou un manque de formation des professionnel·les, ce qui complique davantage l’accès aux soins et rajoute encore de la violence dans des parcours déjà extrêmement lourds. Comme le souligne le Respadd, les politiques publiques ont longtemps ignoré ces enjeux, alors même que les consommations féminines évoluent rapidement.

Soigner mieux et autrement

Si les addictions chez les femmes et les minorités de genre restent encore trop invisibles, les choses commencent lentement à bouger. De plus en plus d’acteurs de santé appellent à intégrer une approche de genre dans les politiques d’addictologie.

Cela passe notamment par :

  • des dispositifs de soins adaptés aux réalités des femmes et minorités de genre
  • une meilleure prise en compte des violences et du trauma
  • des espaces de parole sécurisants avec des personnes concernées
  • une formation des professionnel·les aux enjeux de genre
  • des politiques publiques qui reconnaissent enfin ces inégalités

Car il ne s’agit pas seulement d’égalité symbolique mais aussi d’efficacité sanitaire. Tant que les dispositifs resteront pensés pour un modèle unique, masculin, sans enfant, et relativement stable, une partie des personnes concernées continuera de passer sous les radars du système de soins.

L’égalité en santé n’est pas optionnelle, c’est un enjeu de santé publique

Parler des addictions en incluant les discriminations liées au genre et à l’orientation sexuelle, ce n’est pas créer une catégorie à part mais reconnaître que les parcours de vie, les violences subies et les inégalités sociales façonnent les consommations et les accès aux soins. Ignorer ces réalités a un coût : des personnes qui ne demandent pas d’aide, des soins retardés, des situations qui s’aggravent. À l’occasion du 8 mars, rappeler ces inégalités est essentiel.
En matière d’addictologie comme ailleurs, l’égalité ne doit pas être un slogan : elle doit devenir une politique de santé publique, et être brandie comme un enjeu collectif.

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