En France et en Europe, la consommation de crack (aussi appelé « free–base » ou « base » dans certains milieux) explose. Depuis 2023, la part du matériel dédié à l’inhalation a, par exemple, considérablement augmenté au Bus 31/32 (Marseille), devançant puis supplantant carrément la délivrance du matériel d’injection. Même constat chez nos collègues d’Asud Mars Say Yeah : les usager·es se tournent massivement vers la cocaïne basée. (Oui, on peut fumer de la cocaïne sans la baser mais cela n’a pas grand intérêt à part gâcher du produit en le brûlant). Le constat est similaire dans les autres grandes villes d’Europe et de France. Et la partie émergée de l’iceberg, ce sont évidemment les personnes qui consomment dans la rue. Les plus visibles. Qui sont aussi, bien souvent, les mêmes personnes qui y vivent.
Le résumé pour celles et ceux qui scrollent trop vite
- Le crack explose en France et en Europe, surtout dans la rue, et touche principalement les personnes déjà précarisées.
- Ses effets coupent la faim, le sommeil et les sensations de froid, mais piègent le corps et la santé mentale sur le long terme.
- Fumer est plus simple que s’injecter, mais c’est une autoroute vers l’addiction : prévoir des stratégies de réduction des risques reste essentiel.
Pourquoi des gens fument du crack dans la rue ? Hypothèse : Le crack arrive souvent comme une cerise sur un gâteau de caca dans des vies déjà bien détruites. Vivre à la rue est une expérience profondément traumatisante. Elle l’est encore plus à mesure que la période dans la rue s’allonge ou lorsque les difficultés supplémentaires apparaitront (vol, viol, passage à tabac, etc.). De plus, selon le site solidarités-usagerspsy, un tiers des personnes sans domicile souffriraient de troubles psychiatriques sévères (psychoses, troubles de l’humeur, dépression et/ou troubles anxieux sévères). Des souffrances supplémentaires, non traitées, qui peuvent diriger lentement vers la mise en danger et la prise de substances (à commencer par l’alcool).
DES EFFETS ADAPTÉS À LA RUE
Le crack et sa montée spectaculairement rapide vont avoir plusieurs effets bien pratiques quand on est à la rue. Ces effets stimulants vont tout d’abord couper la faim. Net. Puis c’est le besoin de dormir qui va se faire moins impérieux. Enfin, la sensation de froid et de douleurs peut être mise de côté également. Le crack permet donc de faire taire certains des besoins essentiels et leurs conséquences. C’est même possible d’extrapoler : en mangeant moins on réduit la nécessité de faire ses besoins. Aller aux toilettes dans la rue : encore une sacrée galère qui mêle humiliation et manque d’hygiène, évité par l’effet du crack ?
L’usage de crack libérant une grande quantité de dopamine et de noradrénaline dans le cerveau, on va également être beaucoup plus alerte, nerveux et confiant. C’est pareil pour les autres stimulants et dopaminergiques. À ce moment-là, faire la manche peut être plus simple (grâce à la désinhibition), la conso de crack peut d’ailleurs être une forte motivation. Et on va plus facilement envoyer chier des personnes qui viendraient nous chercher des noises.
Pour faire simple : la rue, c’est la jungle (encore plus pour les femme et minorités de genre). Et le crack apporte quelques « belles promesses » (spoiler : il ne les tient pas). Ne plus manger évite les galères pour se nourrir mais provoque un amaigrissement qui peut être très rapide et une baisse des défenses immunitaires. Le manque de sommeil peut provoquer l’apparition de troubles psy (paranoïa, bouffées délirantes). Comme avec la cocaïne seule, l’envie de picoler est très forte (el famoso cocaéthylène) et peut conduire à des suralcoolisations et à une dépendance très rapide. Le capital dentaire va aussi trinquer, des gerçures et ulcérations de la cavité buccale peuvent survenir. Tout cela va compliquer la prise en charge et le retour à une stabilité relative hors de la rue.
UN NOUVEAU MARCHÉ LUCRATIF
Les trafiquants ont bien compris que la rue était un marché juteux : des doses à 10 ou 20 balles sont vendues dans les centres-villes. Un tout petit grammage (qui fait évidemment monter le prix au gramme) permettant aux gens de venir écouler le fruit de leur manche plusieurs fois par jour. Un 0,1 g pour 10 € ça fait 100 € le gramme, un tarif presque prohibitif à une époque où le prix de la cocaïne dégringole. Être pauvre, ça coûte une fortune !
PLUS SIMPLE QUE L’INJECTION
Il faut aussi le dire, fumer le crack est plus simple que s’injecter de la cocaïne. Notamment car de plus en plus souvent, on peut se fournir le caillou déjà préparé sans avoir besoin de le « cuisiner » soi-même au bicarbonate ou à l’ammoniaque. Cela demande aussi moins de matériel (à récupérer, à éliminer) et moins de compétences techniques (filtration, injection, poussières) mais pose d’autres risques sanitaires (voir ici pour savoir comment les réduire). En clair, l’injection dans le système veineux de produits non stériles issus du marché noir dans des conditions d’hygiène douteuses sera toujours plus dangereux que de fumer du crack. Même si, évidemment, fumer du crack pose d’autres problèmes sanitaires (notamment sur la santé mentale et le capital dentaire).
Malheureusement pour ce qui est de la dépendance, cette pratique est une autoroute. Le crack a un pouvoir addictogène (qui provoque la dépendance) très fort, comme l’explique la psychiatre Muriel Grégoire dans cet article de La Provence. Les drogues qui provoquent des montées et descentes très rapides (comme la cigarette) ont plus de risques de rendre addicts les personnes qui les consomment, comme le démontre cet article : « Vitesse et fréquence de consommation : la pharmacocinétique de la drogue est déterminante dans la dépendance »
« La quantité, la fréquence et la vitesse d’absorption d’une drogue par le cerveau déterminent les modifications comportementales et neuroplastiques associées au processus d’addiction. Malgré l’importance cruciale de ces variables, les aspects pharmacocinétiques sont souvent négligés dans la recherche sur la toxicomanie, ce qui, selon nous, peut conduire à des conclusions erronées. » (traduit par nos soins, Ndlr)
Vouloir combattre le « fléau du crack » sans considérer la précarité des personnes qui en consomment dans la rue est une perte de temps et d’énergie. Sans un toit sur la tête, sans perspectives d’avenir et sans plaisirs, il est difficile d’imaginer une personne cesser du jour au lendemain de consommer des substances. S’il faut être à la rue, autant être extra foncedé, non ? La vie des sans–abri ne tient qu’à un fil (même dans le pays des droits de l’homme). Le froid (746 victimes en 2025), les défauts de prises en charge médicale ou encore les violences menacent leur vies.
Enfin, un mot sur les personnes qui consomment du crack de manière récréative : elles existent ! Au moins depuis les années 1980 ! Celles et ceux qui gèrent leur conso, parfois avec des hauts ou des bas, et qui mènent leur barque sans remous, mais sûrement avec des galères, comme tout le monde : quand on n’est pas au pied de la pyramide de Maslow, il est beaucoup plus simple de gérer ses consos.
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