« Elle est partout », « trouvable même dans les zones rurales », « elle concerne Monsieur et Madame Tout-le-monde »… Depuis quelques mois, la cocaïne est omniprésente dans l’espace médiatique et fait les gros titres de la presse mainstream.
De fait, ces dernières années, sa consommation a considérablement augmenté. Selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), le nombre de personnes majeures déclarant consommer de la cocaïne aurait ainsi presque doublé entre 2017 et 2023, et le nombre d’adultes (18-64 ans) déclarant l’avoir expérimentée serait passé de 1,8% en 2000 à 9,4% en 2023. Et si le cannabis reste la drogue la plus consommée en France, le marché de la cocaïne dépasse désormais, en valeur, celui du cannabis. Son chiffre d’affaires est, en effet, estimé à 3,1 milliards d’euros, contre 2,7 milliards pour le cannabis.
En 2025, la subtile expression « tsunami blanc » envahit la presse. D’après un rapport de la Cour des comptes de 2024, huit communes sur dix seraient touchées par le narcotrafic, qui ne serait plus cantonné aux grandes métropoles.
« La cocaïne m’a aidé à m’ouvrir aux autres »
D’ailleurs, quand on interroge les personnes concernées, la banalisation du produit arrive très rapidement dans la discussion. D’une drogue assimilée pendant des décennies à un luxe accessible à seulement une certaine catégorie de la population, elle s’est petit à petit immiscée dans toutes les strates de la société, jusqu’à devenir courante dans le milieu festif, même alternatif. « C’est très banalisé autour de nous, ça tape devant tout le monde, n’importe où et n’importe quand… », assène Lisa (*). Son histoire avec la cocaïne a débuté il y a huit ans, en teuf. D’un naturel réservé, elle trouve d’abord dans ce stimulant un allié. « J’ai commencé à consommer car j’ai toujours été très timide, j’ai du mal à sociabiliser et ça m’a beaucoup aidée », raconte-t-elle. En bloquant la recapture de la dopamine, la cocaïne génère, en effet, une sensation artificielle d’euphorie, de confiance et donne ainsi cette impression d’être plus à l’aise en groupe, plus confiant·e, plus ouvert·e… « La cocaïne m’a aidée à m’ouvrir aux autres, moi qui était très timide, à socialiser, oser danser devant et avec la foule », raconte Jolene. « Avec elle, j’étais moi : un moi plus sociable, qui ne fatiguait jamais », confie Gabriel. Pour des personnes pour qui la socialisation a toujours été difficile, la cocaïne peut ouvrir, dans un premier temps, de nouvelles perspectives : celles de soirées plus animées, faites de rencontres et de discussions facilitées une fois l’anxiété sociale disparue.
Consommée en sniff, la cocaïne est une drogue qui apparaît comme « facile ». Elle procure de l’énergie, de la confiance en soi, euphorise, mais tout en donnant l’impression de rester lucide et alerte. « Au début, mes consos étaient occasionnelles mais à chaque prise je découvrais de nouveaux points positifs, pas de marques visibles de l’extérieur donc tu passes incognito auprès des non initiés, le sexe était plus intense, etc., etc. », raconte Gabriel. D’abord le vendredi, puis le samedi, « puis il y a le craving… qui m’a fait en prendre non plus juste le week-end, mais qui me disait « oh… C’est mercredi, on coupe la semaine, petite bière, petite trace… tranquille. Et l’étau commence déjà à se resserrer », détaille Noah.
Une pente très glissante
Ce glissement, insidieux mais rapide, d’un usage festif à un usage plus récurrent, voire quotidien, est très rapidement évoqué par toutes les personnes qui ont accepté de témoigner pour KEPS.
Toustes décrivent un produit qui s’est immiscé dans leur vie rapidement, pour finir par y prendre toute la place. « Au début de ton addiction, tu crois contrôler ta consommation mais quand elle te contrôle totalement physiquement et mentalement, là tu te rends compte que t’es dans une sacrée merde », assène Lu. « Sauf qu’on tombe vite dedans : on se dit qu’on contrôle car on prend que le week–end mais c’est déjà trop tard… Rapidement viennent les moments où c’est les lundis matin pour tenir le coup, après un bon repas pour digérer, en rentrant si on a passé une journée de merde… Et c’est comme ça qu’on se retrouve dedans », raconte Lisa.
Pour Noah, cela a pris plusieurs mois et l’engrenage s’est emballé de manière silencieuse, jusqu’à ce que le produit devienne un carburant. « En pleine semaine, je sortais de mon lit, je prenais une trace. Une deuxième avant de démarrer la voiture. Une en arrivant au boulot.
Et ainsi de suite, tout au long de la journée et toutes les 30-40 minutes aux toilettes, raconte-t-il. J’étais tellement addict (et pourtant vivant chez mes parents) que je me suis trouvé des talents cachés de menteur, manipulateur, voleur et j’en passe. Je n’avais plus d’argent. Des fois, je ne mangeais rien. La soupe minute au boulot m’a déjà bien sauvé.
Je comptais les centimes pour pouvoir m’acheter un sandwich jambon–beurre à 4,50 €. Et quand j’avais ce sandwich, j’avais l’impression de me faire un restaurant entrée–plat–dessert. »
Baisse des prix et promotions
Et si la cocaïne sniffée est de plus en plus consommée, c’est aussi car ses prix ont drastiquement baissé. Alors qu’il y a encore quelques années, le gramme oscillait entre 60 € pour la tranche basse et 90-100 € pour la tranche haute, il est aujourd’hui très facile de le trouver à 50 € et les promotions proposées par les dealers sont de plus en plus régulières, permettant aux consommateurices d’acheter de la cocaïne à prix toujours plus cassés.
Contrairement à ce que dit l’imaginaire collectif, qui voudrait que les consommateurices soient des personnes fortunées ou, à l’extrême opposé, des personnes en grande précarité, les profils des personnes qui consomment sont très variés. N’en déplaise aux politiques.
Le 19 novembre, en plein conseil des ministres, Emmanuel Macron déclare : « c’est parfois les bourgeois des centres-villes qui financent les narcotrafiquants ». Une sortie médiatique coup de poing mais très éloignée de la réalité, ce qui ne rend service à personne. Car les profils des consommateurices de cocaïne sont bien plus différents qu’on ne le croit. Dans un article publié par Le Monde, la directrice de l’OFDT, Ivana Obradovic, assure que « les profils des consommateurs de cocaïne continuent de se diversifier », et ne se limitent plus aux salarié·es des secteurs professionnels jusqu’ici pointés du doigt, comme la restauration ou le milieu du spectacle.
La nécessité d’un accompagnement adaptable à chaque situation
Une fois l’addiction installée, elle occupe toute la place. « Elle deviendra ta priorité : soirées avec des ami·es, repas de famille… Tu annuleras parce que tu ne pourras pas venir parce que t’es défoncé. En résumé, s’il t’arrive des évènements négatifs, tu te réfugieras dedans et tu prendras l’habitude à chaque fois parce que tu crois que c’est ta seule amie. Tu changes, t’es plus le même, je suis actuellement en surendettement avec la banque de France, j’ai en partie emprunté pour acheter. J’ai tout perdu, j’ai déçu ma famille et perdu quelques ami·es. On est tellement dans un autre monde, un monde où tous tes problèmes s’envolent quand tu consommes, sauf que tu finis par t’isoler socialement. Ce n’est plus du plaisir mais un besoin toxique pour toi et ton entourage. Mes années de consommation m’ont abîmé physiquement et mentalement. Ça a détruit ma vie et croyez–moi, si je pouvais remonter le temps et dire non à mon pote, je le ferais, j’en serais sans doute pas là. Ça n’arrive pas qu’aux autres », raconte Lu.
« Je n’ai jamais connu une saloperie pareille. Si tu as de l’argent, tu vas tout claquer. Si tu n’en as pas, tu sauras gérer ta conso. Voire même ne rien prendre des fois. Mais dès qu’il y a une rentrée d’argent, c’est reparti. C’est tellement vicieux ! », assène Noah. Depuis quelque temps, il a réussi à réduire sa consommation et à la cantonner aux week-ends. « Et ça va, je ne dois plus me plaindre… J’ai un pied en enfer… mais plus le corps entier », résume-t-il.
Comme pour toutes les addictions, ce dont les consommateurices ont besoin, c’est d’un accompagnement adapté à leur situation, non culpabilisant, loin de la stigmatisation dont iels sont victimes quotidiennement. Dans un objectif de santé publique, il est nécessaire de multiplier les offres de soins à destination des usager·es, des offres de soins adaptables, centrées sur leurs besoins et leurs envies, qui prennent en compte les spécificités de chacun·e. Lisa, elle, a arrêté de consommer depuis un mois, et elle l’assure : « Il ne faut pas avoir peur de se faire aider, le déclic doit venir de toi-même. »
* Tous les prénoms ont été modifiés