Pour comprendre comment la cocaïne produit ses effets — et pourquoi elle peut créer une dépendance —, il est intéressant de regarder ce qui se passe au niveau des neurones.
Le cerveau fonctionne grâce à des messagers chimiques appelés neurotransmetteurs. Quand un neurone en libère, une partie est ensuite récupérée et recyclée — c’est la recapture. La cocaïne bloque ce mécanisme pour trois neurotransmetteurs à la fois : la dopamine, la noradrénaline et la sérotonine. En les empêchant d’être réabsorbés, elle les laisse s’accumuler, et leurs effets sont amplifiés (Roque Bravo et al., 2022).
Dopamine, noradrénaline et sérotonine
- La dopamine est la clé de l’euphorie. Son accumulation dans une zone du cerveau appelée noyau accumbens — au cœur du circuit de la récompense — produit la sensation de plaisir intense associée à la cocaïne. Avec une consommation répétée, le cerveau s’adapte : il réduit progressivement le nombre de ses récepteurs à la dopamine. Il faut alors consommer davantage pour obtenir le même effet — c’est le début de la tolérance, et l’un des mécanismes centraux de la dépendance (Roque Bravo et al., 2022).
- La noradrénaline est responsable des effets physiques ressentis : cœur qui s’emballe, tension artérielle qui monte, vaisseaux qui se contractent. C’est elle qui explique une grande partie des risques cardiovasculaires liés à la cocaïne (Roque Bravo et al., 2022).
- La sérotonine a un rôle plus secondaire, mais elle contribuerait au risque de convulsions et pourrait aussi être impliquée dans les propriétés addictives de la substance (Roque Bravo et al., 2022).
Enfin, la cocaïne a aussi un effet anesthésique local : elle bloque les canaux qui permettent aux signaux nerveux de se propager. C’est cette propriété qui en a fait un outil médical historique — et c’est aussi elle qui, au niveau du cœur, peut provoquer des troubles du rythme potentiellement dangereux (Roque Bravo et al., 2022).
D’abord une histoire de niveaux
Ce qui est moins intuitif, c’est que la dépendance ne dépend pas uniquement de la quantité consommée — mais aussi de la façon dont les niveaux de cocaïne montent et descendent dans le cerveau. Des études en laboratoire ont montré que des rats ayant accès à la cocaïne de manière intermittente (des prises espacées produisant des pics rapides) développent une motivation plus forte pour la drogue que des rats ayant un accès continu — alors même qu’ils en consommaient moins au total (Allain et al., 2015). Ce n’est donc pas un simple seuil d’exposition qui fait basculer dans l’addiction : le temps accordé à la consommation compte énormément.
Ce phénomène éclaire aussi une observation clinique courante : chez les usagers expérimentés, le niveau de cocaïne dans le cerveau n’est pas stable et s’illustre par des pics répétés et rapides — en partie délibérément, en partie par les contraintes de l’accès à la substance (Allain et al., 2015). C’est le même principe qui explique le fort potentiel addictif de la cigarette : chaque bouffée produit un pic rapide de nicotine dans le cerveau, et c’est cette succession de pics — plus que la dose totale — qui entretient la dépendance. Prendre en compte la courte durée des effets de la cocaïne, permet de prendre en compte un autre aspect de cette dynamique qui favorise les reconsommations.
Et de rapidité d’effet
La recherche a aussi mis un paradoxe en évidence. Quand on propose à des rats le choix entre de la cocaïne intraveineuse et de l’eau sucrée, ils préfèrent massivement l’eau sucrée (Canchy et al., 2021). Pas parce que la cocaïne serait moins puissante — mais parce que même injectée directement, elle met plusieurs dizaines de secondes à agir sur le noyau accumbens, le temps de se distribuer dans le cerveau. L’eau sucrée, elle, agit quasi immédiatement. Face à un choix, le cerveau tend ainsi à préférer la récompense la plus rapide — même si elle est moins intense. C’est ce qu’on appelle le delay discounting : la valeur d’une récompense diminue dans notre perception à mesure qu’elle est différée (Canchy et al., 2021).
Mais les humain·es et les rats n’ont évidemment pas la même manière de rechercher du plaisir. Nous ne pouvons donc pas nous limiter à une comparaison entre le sucre et la cocaïne, qui sont deux produits répondant à des besoins bien différents.
Pour autant, décrypter l’effet des consommations répétées, de la dopamine, ou encore ce qui motive la consommation peut aider à se comprendre soi-même et les autres lorsque nous sentons poindre le risque d’addiction.
Sources :
- Roque Bravo, R., Faria, A. C., Brito-da-Costa, A. M., Carmo, H., Mladěnka, P., Dias da Silva, D., … & Oemonom Researchers. (2022). Cocaine: an updated overview on chemistry, detection, biokinetics, and pharmacotoxicological aspects including abuse pattern. Toxins, 14(4), 278. ;
- Allain, F., Minogianis, E. A., Roberts, D. C., & Samaha, A. N. (2015). How fast and how often: The pharmacokinetics of drug use are decisive in addiction. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 56, 166-179. ;
- Canchy, L., Girardeau, P., Durand, A., Vouillac-Mendoza, C., & Ahmed, S. H. (2021). Pharmacokinetics trumps pharmacodynamics during cocaine choice: a reconciliation with the dopamine hypothesis of addiction. Neuropsychopharmacology, 46(2), 288-296.