En cette semaine placée sous le signe du 8 mars, on a voulu s’interroger sur la place des femmes et minorités de genre dans la consommation et le marché de la drogue. Réponses avec Sarah Perrin, sociologue et autrice d’une thèse sur les rôles et trajectoires des femmes insérées du monde de la drogue.
On parle beaucoup de l’explosion des consommations de produits psychoactifs (notamment la cocaïne mais aussi le cannabis, la kétamine, etc.) tout en ayant l’impression que les consos sont une affaire de mecs, quelle place pour les femmes et minorités de genres dans tout ça ?
Depuis les années 1990, on assiste à une féminisation des usages de drogues. La part de femmes consommatrices de drogues augmente pour à peu près toutes les substances psychoactives.
Les femmes font l’objet de prévalences spécifiques. Le stress post-traumatique lié à des violences sexuelles semble être le plus gros facteur prédisposant à l’addiction avec la recherche d’une gestion émotionnelle ou d’une automédication avec des produits, or les femmes et minorités de genre en sont plus victimes. En sociologie, on estime qu’il y a deux définitions à la minorité, la minorité statistique (il y a moins de personnes LGBTQIA+ que de personnes hétéros par exemple) et la minorité sociale : il y a autant d’hommes que de femmes, mais sur le plan du pouvoir dans la société, de la répartition des richesses, etc., elles sont minoritaires. Et donc, on peut considérer que les femmes font aussi l’objet d’un « stress minoritaire » qui va pousser à la consommation.
Et en même temps qu’on a une féminisation des usages, on ne voit pas d’augmentation de la part de femmes dans les structures de prise en charge, c’est-à-dire que dans les Caarud et Csapa, on reste en moyenne à 25% de femmes depuis les années 1990. Donc ça veut bien dire qu’il y a un écart entre la réalité des usages de drogues sur le plan du genre et le recours à la prise en charge.
Pourquoi a-t-on l’impression que c’est une affaire de mecs ? Parce que les stéréotypes associés au féminin, c’est la douceur, la passivité, l’obéissance, le calme, le care, la maternité, la séduction… Tout ça est perçu comme allant à l’encontre des stéréotypes associés à l’usage de drogues qui sont plutôt la marginalité, la décadence physique et morale, la déchéance sociale, l’isolement, l’égoïsme, le mensonge, etc. Et donc être une femme usagère de drogues, c’est être doublement stigmatisée. Et les femmes ont aussi été invisibilisées dans toutes les recherches sur les drogues qui ont longtemps été faites par et pour des hommes. Howard Becker a par exemple écrit un ouvrage fondateur qui s’appelle Outsiders dans les années 1960, où il s’intéresse aux fumeurs de cannabis. C’était un sociologue extrêmement brillant mais qui n’a pas du tout abordé la question du genre. Isabelle Clair, une sociologue du genre l’a interviewé cinquante ans après la parution de son livre et lui a demandé pourquoi il n’avait pas interrogé la question du genre, et Becker avait répondu que ce n’était pas du tout perçu comme une variable centrale de l’expérience des usager·es à l’époque. Et donc ce biais a alimenté la vision de la drogue et de la déviance au sens large comme quelque chose d’éminemment masculin.
Quelles sont les conséquences de cette invisibilisation des femmes et minorités de genres ?
Les femmes ont tendance à beaucoup plus recourir aux soins généralistes et spécialisés que les hommes. Et ça, c’est valable dans tous les domaines du soin, sauf concernant les addictions ! Elles vont moins dans les structures car elles sont stigmatisées, elles ont peur du placement des enfants, parce qu’il y a du proxénétisme et qu’elles sont parfois surveillées par des proxénètes, parce qu’elles ont peur de croiser un agresseur ou un potentiel agresseur dans des espaces mixtes. Les Caarud, c’est le milieu de la rue, un milieu où il y a beaucoup d’inter connaissances.
Florent Schmitt a fait une étude comparative d’un lieu de prise en charge mixte et d’un lieu de prise en charge non mixte, et il constate que, dans ces derniers, les femmes se reposent beaucoup plus sur les canapés, qu’elles vont beaucoup plus faire des jeux, occuper les espaces de sociabilité, les espaces d’hygiène, les espaces alimentaires, aborder des sujets comme les règles, les violences sexistes et sexuelles, la maternité, des sujets qu’elles n’abordent pas en présence des hommes.
Et puis cela a aussi un effet vis-à-vis de la police. Les femmes représentent 9% des interpellées pour infraction à la législation sur les stupéfiants (détention, usage, revente, etc.) et les hommes représentent donc 91%. On est donc sur une discrimination plutôt en faveur des femmes, mais qui va se jouer en défaveur d’une population jeune, masculine, précaire et racisée.
Enfin, il y a un effet de non-dit au niveau sociétal. Les femmes vont beaucoup moins parler à leur entourage de leurs problèmes d’addiction, de leur consommation, encore plus quand elles sont mères. Cela a un effet de tabou social et empêche ce qu’on appelle « la surveillance relationnelle de la santé ». Le tabou et la stigmatisation empêchent la prise en charge entre pairs et compliquent l’approche communautaire.
On parle beaucoup de consommations, mais quelle place pour les femmes dans le marché de la drogue ?
Il y a plein d’échelons du trafic et moi je me suis intéressée à l’usage–revente. C’est-à-dire revendre des drogues qu’on consomme pour ne pas avoir à payer sa propre consommation en misant sur l’effet discount d’achat en gros.
Ce sont des personnes qui vont vendre à des gens qu’iels connaissent, chez elleux ou en espace festif. Au-delà du fait de ne pas payer ses consos, l’autre motivation principale est celle d’une forme de prestige social. Je me suis intéressée à des gens de 18 à 35 ans avec une moyenne d’âge de 25 ans, donc des gens jeunes pour qui le fait de vendre de la drogue peut créer une forme de prestige social au sein de leur groupe de pairs.
Moi, je n’ai pas eu de difficultés à rencontrer des femmes usagères revendeuses qui envisagent ça comme un à-côté. J’ai rencontré un public quasi intégralement cis, inséré socialement, pas un public précaire. Dans ce contexte, les femmes ont une place similaire à celle des hommes, sauf qu’elles font l’objet de vulnérabilités supplémentaires et qu’elles ont des ressources spécifiques à leur genre.
À quels stéréotypes les femmes font-elles face ?
Les femmes qui achètent, consomment ou vendent des drogues font l’objet de trois principaux stéréotypes. Premier stéréotype : elles n’y connaissent rien. Comme une femme qui va chez le garagiste, les gens vont se dire qu’elle ne connaît pas les critères de prestation, de prix et qu’ils peuvent facilement l’arnaquer. Tout le monde se fait escroquer quand iels achètent des drogues. Au début, c’est presque un rite de passage. Mais pour les femmes, ça continue, elles sont considérées comme « d’éternelles pigeonnes », pour reprendre le terme d’un interrogé, et sont victimes d’arnaques qui peuvent avoir des conséquences sanitaires.
Deuxième grand stéréotype : l’incapacité à la violence. On se dit que les femmes sont incapables de faire preuve de violence physique, ce qui va contribuer aux tentatives d’escroquerie, puisque non seulement elles n’y connaissent rien, mais en plus, même si elles s’aperçoivent qu’elles se sont fait arnaquer, elles ne seraient pas capables de répondre par la violence.
Troisième stéréotype : la sexualisation. Moi, j’appelle ça carrément stéréotype de lubricité. Les femmes en font l’objet dans toutes les sphères de leurs vies, elles sont bien plus sexualisées que les hommes. Mais sur la femme usagère de drogues, il se passe quelque chose d’assez précis car elle va à l’encontre des normes de genre. Dans l’esprit de certains hommes, de certains dealers, de certains consommateurs, de certains clients, ça veut dire qu’elle est prête à être déviante sur plein d’aspects, notamment sur le plan sexuel, et qu’au-delà du fait qu’elle serait sexualisable, elle serait disponible sexuellement avec une appétence pour des pratiques un peu « hors normes », avec aussi cette image de la « pute à coke » ou de la « pute à came ». Elle sont donc victimes de beaucoup de harcèlement sexuel que les interrogés vont qualifier de « drague lourde », mais c’est du harcèlement sexuel, des tentatives d’agression et de viol.
Ces stéréotypes vont permettre de générer des ressources spécifiques. C’est-à-dire que les femmes vont pouvoir s’en servir. Passer pour quelqu’un·e qui n’a rien à faire dans ce milieu permet d’être invisible aux yeux de la police. L’apparente incapacité à la violence peut donner confiance et, ainsi, plein de femmes vont dire qu’elles préfèrent acheter à des femmes. À propos de la sexualisation, si aucune femme interrogée ne me dit avoir des échanges économicosexuels, plusieurs disent qu’elles vont flirter, renvoyer des regards, des sourires, rire à des blagues pas drôles, faire croire qu’il y a un espoir pour obtenir du produit moins cher ou gratuit. Mais si jamais il y a agression ou viol, il y a des risques que la femme soit responsabilisée par son entourage pour ce qui s’est passé, toujours avec cette image de la « pute à coke » ou de la « pute à came ».
Comment améliorer la prise en charge des femmes et minorités de genre dans le champ de l’addiction ?
Nous avons besoin, en France, de mettre en place des espaces non mixtes, d’adopter une approche communautaire et intersectionnelle, c’est-à-dire de recruter des pairs aidants, des médiateurices en santé, sur la base du genre, du niveau socio-économique, de l’âge… Une femme racisée pourra avoir besoin de parler à une femme racisée, une femme queer à une femme queer, une femme handi à une femme handi, etc. Il est capital d’offrir aux femmes des espaces adaptés à leurs besoins.