Tales of Raves devant ses clichés lors d'une exposition
Interview | Tales of Rave « Si on ne filme pas, on n’a pas de preuve »
Publié le 1 September 2026 par Maxime
Et si nos photos de teuf servaient aussi à se défendre ? Depuis plusieurs années, Tales of Rave documente la free party, ses moments de joie mais aussi sa répression. Parce que face aux violences policières, filmer et photographier, c’est laisser des traces, produire des preuves et ne pas laisser les forces de l’ordre ou les médias dominants écrire seuls le récit de ce qui s’est passé. À travers ses expos et les témoignages qu’elle récolte, elle raconte pour KEPS pourquoi l’image est devenue un véritable outil politique.
KEPS : Qu’est-ce qui t’a motivé au départ à documenter la vie en free ?
Tales of Rave : C’était d’abord pour faire des albums photos pour mes amis parce qu’ils n’avaient pas trop de photos de leurs décorations et de toute leur installation après avoir posé une teuf. Parce qu’on ne sortait pas beaucoup nos téléphones à l’époque.
Et puis j’avais aussi la volonté de montrer sur les réseaux que la teuf, c’était plein de gens heureux et montrer des émotions positives pour contrer les stéréotypes stigmatisant qu’on peut voir dans les médias. Je me suis rendu compte du pouvoir de l’image pendant les Gilets jaunes où j’ai vraiment compris que c’était un outil de Soft Power et j’avais envie de produire un nouveau narratif. Ce que je voyais dans les médias au sujet des Gilets jaunes et ce que moi je voyais sur le terrain, c’était pas du tout la même chose !
J’ai commencé aussi à plus politiser mon propos sur les réseaux face à la montée de l’extrême droite, pour dénoncer le fait qu’elle menace tous nos espaces de rassemblement et de liberté. Pour moi, c’est important de documenter la teuf et la répression parce que si on ne filme pas, on n’a pas de preuve. Et c’est aussi un moyen de lutter contre la désinformation, la stigmatisation et l’effacement institutionnel.
C’est un moyen de ne pas laisser la mise en récit aux forces de l’ordre et aux médias dominants. C’est aussi un outil de mémoire collective et un outil politique qui nous permet de définir des nouvelles stratégies de lutte et de résistance. En analysant toutes les images et tous les témoignages qu’on a de la répression, on peut voir ce qui revient, quand les forces de l’ordre arrivent, quels moyens répressifs elles mettent en place et comment ça évolue.
Et surtout, c’est aussi un outil thérapeutique personnel et collectif, parce qu’avoir des images et des témoignages de cette répression, ça permet de ne pas se sentir fou/folle et de se rappeler que ce qu’on a vécu, c’était réel et c’était traumatisant.
KEPS : Comment ton travail sur les violences policières en teuf est-il perçu ?
Tales of Rave : Il est très bien perçu par des personnes qui connaissent le milieu et aussi ceux qui ne connaissent pas le milieu. J’ai déjà exposédouze fois les tirages et les témoignages de violences policières que j’ai récoltés et les réactions sont toujours les mêmes. Que les personnes connaissent ou ne connaissent pas la teuf et la répression qu’on subit, les gens sont toujours très touché·es par l’expo. Il y a beaucoup de personnes qui pleurent et qui s’enlacent.
Ça me touche d’autant plus quand ce sont des personnes qui ne sont pas du milieu qui sont totalement bouleversées. Ça m’est arrivé encore récemment, une personne qui avait vraiment les larmes aux yeux, qui était très en colère, qui ne connaissait pas du tout ni le milieu, ni la répression… On a eu une super discussion. La personne a été très curieuse, elle est a été vraiment révoltée et en fait, elle voulait comprendre pourquoi on subissait cette répression et comment c’était possible qu’il y ait une telle répression pour des gens qui dansent.
Et c’est vrai que souvent, les gens connaissent l’histoire de Steve mais ils ne savent pas forcément ce qui se passe dans un champ reculé lorsqu’on fait la fête librement. Parce que ça reste quand même un milieu underground. On n’a pas forcément d’image, on n’a pas forcément de témoignage si on n’y participe pas parce que il y a peu de contenu sur les réseaux sociaux, même si maintenant, il y en a un petit peu plus.
Moi, j’essaie de rester présente pendant mes expos au maximum parce que je sais que les gens ont besoin d’en parler après et de comprendre pourquoi il y a une telle violence. J’ai déjà même eu un policier qui est venu et qui a été totalement bouleversé et révolté. Il avait lui-même déjà dénoncé les dérives de collègues et il s’était fait mettre totalement au placard. Il me disait que s’il avait fait du maintien de l’ordre, il n’aurait jamais obéi à de tels ordres et il avait vraiment les yeux remplis de rage et de larmes. Et c’est vrai que ça fait du bien de voir des personnes dans le corps policier être révoltées parce qu’il n’y en a pas beaucoup.
KEPS : Ce projet sur les violences n’est-il pas trop lourd à porter seule, au niveau des émotions et de la violence ressentie ?
Tales of Rave : Il est assez lourd à porter seule. Au début, j’étais pas forcément préparée. Je lisais mes messages Instagram dans mon lit, parfois à 23h00, et je tombais sur des photos de gens qui ont perdu une main ou qui ont été blessés… C’était assez horrible. Et puis des témoignages aussi horribles alors que j’étais moi même traumatisée par les violences au teknival de Redons.J’ai vraiment fait un appel à témoignages spontanément parce que je me disais « on a besoin de savoir ce qui s’est passé ». Quand j’ai commencé à avoir des témoignages, je me suis rendu compte que je n’étais pas du tout au courant de tout ce qui s’était passé alors que j’étais sur place ! Donc je me suis dit « si moi je ne suis pas au courant, les autres gens ne seront forcément pas au courant », surtout s’ils n’étaient pas sur place. Du coup, je fais attention à faire des pauses et à ne pas lire des témoignages quand je ne suis pas prête à le faire.
Parce que c’est vrai qu’il y a certains témoignages qui me bouleversent totalement. J’ai par exemple eu un témoignage d’une jeune femme qui a subi une grave humiliation l’année dernière et je n’ai pas encore réussi à le publier parce que j’ai du mal à le relire. Et pour le publier, il faut que je le relise plusieurs fois pour corriger les fautes, pour le mettre en page. Et franchement, ça me donne tellement de frissons, tellement envie de pleurer, que j’ai du mal pour l’instant à le relire et donc à le publier.
Pendant longtemps, je me suis sentie assez seule pour parler des violences policières en teuf sur les réseaux sociaux. Et maintenant ? Heureusement, il y a d’autres collectifs, notamment Tekno Anti Rep, qui archivent et partagent des témoignages. Et c’est vrai qu’ils ont la puissance d’un collectif que moi je n‘avais pas quand j’ai commencé ce travail, donc ça me soulage beaucoup.
Cette exposition (qu’elle présente dans toute la France, ndlr), c’est aussi un moyen thérapeutique pour moi et pour tous ceux qui veulent exprimer leur colère et leur indignation. C’est vrai qu’on ressent une forte impuissance quand on est pieds nus dans un champ isolé dans une zone rurale et qu’une horde de forces de l’ordre nous fonce dessus, ultra armées. On a vraiment l’impression qu’elles peuvent faire n’importe quoi. Elles sont souvent hors la loi, il n’y a pas de sommation, elles ne respectent pas le protocole d’utilisation de leurs armes et il y a une impunité qui est révoltante.
KEPS : Comment gères–tu les questions d’anonymat vis-a-vis des participant·es et organisateurices ?
Tales of Rave : Quand j’ai commencé la photo en teuf, on pouvait prendre des photos pendant que les membres des sons accrochaient de la déco, étaient assis sur leur flycase ou en régie. Moi, j’ai commencé y a douze ans et c’est vrai que maintenant, ce n‘est plus possible parce que les RG sont sur les réseaux, on le sait, et les risques ne sont plus les mêmes qu’avant.
À ma première expo d’ailleurs, il y a eu un groupe de RG qui est venu. On les a vus direct, ils voulaient certainement des renseignements sur le teknival de Redon parce que trois ans après, ils continuaient à convoquer des personnes pour trouver les organisateurs… Maintenant, c’est vrai que je ne prends plus certaines photos. Je floute toutes les plaques d’immatriculation, je demande le consentement des personnes que je photographie pour diffuser leur image.
Ça demande pas mal d’énergie de le faire, mais c’est nécessaire pour protéger les participants, les participantes et les organisateurices. J’informe aussi pas mal sur mes réseaux à propos de l’anonymat et des risques des réseaux sociaux parce que je sais que j’ai quand même une grande influence, il y a beaucoup de gens qui me suivent et qui font des photos en teuf et donc je les incite à attendre le plus longtemps possible avant de poster. J’essaye de rappeler les bonnes pratiques d’un photographe en teuf, et c’est aussi valable pour toustes les participant·es qui filment ou qui photographient avec leur téléphone.
Il ne faut pas oublier qu’en teuf, il y a une grande surveillance des acteurices de la teuf. Il y a du fichage et plein d’autres techniques qui sont utilisées pour du terrorisme normalement. Donc les organisateurs et les organisatrices prennent des risques, de leur temps et mobilisent beaucoup d’argent pour nous faire danser. C’est la moindre des choses de faire attention à ce qu’on publie sur les réseaux sociaux.
À l’heure où les réseaux sociaux sont très présents et qu’il y a beaucoup de contenu, il faut vraiment réfléchir à « pourquoi on poste », quel est notre but, et savoir si ça a vraiment un intérêt de poster maintenant tout de suite. Est-ce que c’est pas mieux d’attendre plus tard ? Et est-ce qu’on a vraiment besoin de poster ou mieux vaut-il ne pas poster du tout et garder ces images pour nous ou les publier dans des des petits groupes d’amis si c’est juste pour des souvenirs ?
KEPS : As-tu constaté un changement d’ambiance depuis que tu fais des free ?
Tales of Rave : Ce qui change, c’est qu’avec la répression grandissante, on reste quand même sur nos gardes. C’est une pression supplémentaire pour les organisateurs. Maintenant, on se dit « ouf, la teuf s’est bien passée » quand il n’y a pas eu de violence policière. Aujourd’hui, la répression est tellement grande que la quasi-totalité des soirées sont menacées de saisie de matériel et de véhicules, peu importe l’ampleur.
Il y a des dispositifs policiers qui sont devenus totalement démesurés. Par exemple à la Biparty, il y avait 150 participants, et un hélicoptère a rasé la motte et a cassé une tonnelle du stand de RdR. C’était assez impressionnant parce qu’il volait vraiment super bas. Donc c’est vraiment dangereux. Les participant·es prennent des amendes de 135 € de façon quasi systématique depuis deux ans, et ce n’est pas quelque chose qui se produisait avant.
Par exemple au TekWest, il y a eu 1,7 million d’euros d’amendes et même sur des événements de 30 à 40 personnes sur un terrain privé, il peut y avoir des gros déplacements de gendarmerie, des contrôles, des saisies et des amendes. Avant le Covid, il y avait des soirées qui se faisaient réprimer en fin d’événement, avec des saisies, des poursuites judiciaires pour les organisateurs mais les relations avec les forces de l’ordre n’étaient que rarement violentes. Il n’y avait quasiment jamais de blessés.
Lorsque c’était le cas, ça faisait systématiquement débat dans l’espace public, comme pour la mort de Steve. Aujourd’hui, de nombreuses soirées sont réprimées dans la violence. La médiation avec les forces de l’ordre devient de plus en plus difficile, voire impossible. Et ces violences sont banalisées, elles ne sont plus questionnées comme c’était le cas avant. En sortie d’événement, il y a même eu un véhicule qui a reçu des tirs de la part des forces de l’ordre. Une telle escalade de la violence, c’était inimaginable il y a encore très peu de temps et aujourd’hui, c’est presque systématique.
Il ne faut pas oublier qu’il y a toujours eu un rapport de force. Il y a des moments charnières, par exemple à l’installation du matériel et au départ des orgas, où il peut y avoir des violences, des tensions. Mais c’est difficile de savoir pourquoi la situation mène à une charge policière. Parce que parfois, il n’y a pas vraiment de logique claire. C’est un peu comme en manif où le maintien de l’ordre n’est parfois même pas clair pour les forces de l’ordre. Moi, je les entends souvent en manif dire à leurs collègues « mais pourquoi on fait ça ? Ah, mais on devait pas les emmener à gauche, on les emmène à droite », ils suivent les ordres mais même eux ne savent pas trop pourquoi. Je pense qu’en tout cas, ils essaient de faire peur aux participants et aux orgas. Il y a de plus en plus de répression financière et pendant longtemps, il y a eu des violences qui n’étaient vraiment pas du tout systématiques. Et en fait, la violence arrive par la répression, sans répression policière, il n’y a pas de violence.
Il y a vraiment des nouveaux moyens très dangereux, plus d’armes, plus de dérives, plus d’hélicoptères, même pour des petites free parties. Et je pense qu’il y a une raison politique derrière tout ça, c’est que ce sont des espaces incontrôlables et qu’avec la montée de la droite et de l’extrême droite, il y a un besoin de fermeté, de contrôle, et que la fascisation de la société mène à restreindre tous nos espaces de liberté et de rassemblement.
Parfois, les forces de l’ordre chargent des teufs de très petite taille où il n’y a aucun incident. Parfois, il y a même un CRS par participant, ils attrapent des participants par la gorge dans leur voiture, ils gazent les convois dans des villages avant même d’arriver sur le site, ils frappent des personnes à terre… J’ai des témoignages de personnes qui se sont pris des grenades de désencerclement dans la tête alors qu’elles dormaient près du son.
Souvent, ils attendent le dimanche aprèm pour charger quand c’est des gros événements. Comme ça, il y a moins de personnes et le rapport de force est donc forcément à leur avantage. À Parnay, c’était assez fou parce qu’une personne est décédée d’une crise cardiaque. La teuf était terminée et les forces de l’ordre ont quand même chargé le dimanche après 12h00 et ont fait des blessés. Il y a eu des arrestations hyper violentes avec des tasers et des coups alors que les personnes étaient parfois inconscientes. J’ai un ami qui, depuis qu’il a été arrêté à cette teuf, n’arrive plus à dormir la nuit. Et cette teuf, c’ était il y a deux ans ! C’est très dur en fait de passer de la joie d’être ensemble à danser à l’incertitude et la terreur. Quand il y a une charge policière, et c’est toujours très soudain, on est dans un endroit reculé. Donc il y a une forme d’impunité qui est assez insupportable. Et en face, il y a un rapport de force qui s’instaure
C’est vraiment des teufeurs pieds nus face à des forces de l’ordre surarmées. Et il y a aussi un problème, c’est que les préfets nous promettent souvent des choses. Par exemple, à Redon, ils disaient qu’ils n’allaient pas envoyer une nouvelle charge policière parce qu’ils ne voulaient pas qu’il y ait d’autres blessés. Et finalement, deux heures plus tard, ils sont arrivés et ils ont détruit tout le matériel de sono. Donc c’est assez difficile de négocier quand ils reviennent sur leur parole.
KEPS : Lorsque tu présentes ton travail photo + ton expo sur les violences, est-ce que tu arrives à toucher des gens qui ne sont pas de la teuf ? Si oui, à quelles réactions tu fais face ?
Tales of Rave : J‘ai fait mon expo dans des lieux très différents, des tiers–lieux, des campus étudiants, des squats, des centres culturels, des soirées, des bars. J’ai décidé de continuer cette exposition parce que j’ai senti que ça touchait les gens et que ça avait un réel impact. Ça a aussi eu un impact médiatique puisque j’ai commencé à être interviewée grâce à cette expo et à être suivie, notamment par des élus. Et c’est vrai qu’aller dans des lieux aussi différents, ça me permet de toucher des publics différents aussi. Les gens sont assez curieux et ne connaissent pas. C’est vrai que ça me touche beaucoup quand c’est quelqu’un qui ne connaît pas la teuf qui est bouleversé par l’expo. J’ai rencontré des familles, des personnes plus ou moins âgées. J’ai même eu un groupe de touristes américains qui faisait un tour sur le street art et qui est passé par là. Et donc j’ai pu leur expliquer la répression en free party. J’ai aussi décidé de reprendre des codes un peu plus institutionnels pour faire une exposition avec des cadres.
J’ai mis des moyens dans mon exposition, c’était une manière de m’introduire dans des lieux où les gens ne connaissent pas forcément la teuf pour informer et pour produire une réaction. Parce que je pense que quand on voit sur un mur des photos de gens qui s’enlacent, qui pleurent, qui sont terrorisés et des témoignages de violences policières, ça a encore plus d’impact que juste voir une vidéo sur les réseaux sociaux. Parce que maintenant, on est bombardé d’informations, on voit beaucoup de violence et on devient un peu insensible à cette violence. J’essaye aussi maintenant de coupler l’expo avec d’autres performances, des dj-set pour mettre en avant des femmes et des minorités de genre. J’organise des tables rondes pour débattre sur la montée du fascisme et la répression, et ça permet de trouver des solutions collectives pour continuer à se battre.
C’est aussi, comme je disais tout à l’heure, un outil très thérapeutique.
Quand on se retrouve tous ensemble et qu’on parle de tout ce qu’on a vécu et des solutions qu’on peut mettre en place, en fait ça fait du bien parce qu’on n’a pas cet espace–là d’habitude. Ce n‘est que le début ! Je vais continuer à emmener l’expo partout en France. Je vais essayer d’aller dans le Sud bientôt. Je vais continuer à me battre contre la stigmatisation, contre les lois liberticides et contre les violences d’État, pour les droits humains et pour le droit d’être libre et de se rassembler spontanément. »
Propos recueillis en mai 2026.
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