Depuis plusieurs années, les free parties font face à un durcissement de la répression. Entre le traumatisme de Redon, la proposition de loi Ripost (réponses immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens ) et la multiplication des discours sécuritaires, une partie du mouvement s’organise. Nous avons rencontré le collectif Tekno Antirep (Facebook, Instagram) pour parler de son histoire, de ses combats et de l’avenir de la fête libre.
Le résumé pour celles et ceux qui scrollent trop vite :
- Créé en 2022 en réaction au décret anti-rave italien, le collectif TEKNO ANTIREP informe, documente la répression et porte la parole des sound systems, des associations et des participant·es.
- Les violences de Redon ont marqué les teufeurs, avec des conséquences encore visibles sur la santé mentale de nombreuses personnes.
- La loi Ripost risque de rompre une fois pour toute le dialogue avec les teufeurs au profit d’une violence inutile
KEPS : C’est quoi l’histoire du mouvement Tekno Antirep et pourquoi c’est important d’avoir ce genre de collectif actuellement ?
Tekno Antirep : C’est un collectif de plusieurs dizaines de personnes qui sont passionnées de free party partout en France. Le collectif s’est créé en 2022, en soutien de la free Party en Italie, plus particulièrement suite au décret anti–rave de leur gouvernement fasciste et la répression qui s’en est suivie dans leur pays. Après, on a décidé de poursuivre notre engagement et de l’étendre à la lutte contre la répression en France depuis ces dernières années. Et là, contre la proposition de loi 1133 et la loi Ripost annoncée dernièrement.
C’est important d’avoir ce genre de collectif pour porter la voix des organisateurs, éviter la désinformation sur les médias qui cherchent souvent à diaboliser le mouvement et à relayer de fausses informations. On relaie la parole des organisateurs, la parole des teufeurs, la parole des associations tout autour, et des acteurs et des actrices de la free party.
Donc on porte nos voix, nos revendications, on documente, on informe et on résiste.
KEPS : Est-ce que Redon a marqué un tournant dans la répression des free parties ?
Tekno Antirep : Ouais, il y a eu énormément de périodes répressives avant le Covid et surtout pendant et après. Mais à la question « Redon marque-t-il un tournant répressif ? », sûrement. Faudrait leur demander (aux forces de l’ordre, nldr), mais en tout cas, pour ce qui est de notre côté, je pense que c’est un choc. Surtout parce qu’en fait, c’est la première fois qu’on a autant d’images.
C’était très visuel comme affrontement, c’était violent. Il y a énormément de personnes qui ont été traumatisées et, encore aujourd’hui, qui continuent à voir des psychologues. Ça a énormément impacté la santé mentale de beaucoup de monde. J’ai croisé un couple breton au teknival qui m’en avait parlé et qui avait les larmes aux yeux alors qu’ils n’étaient pas dans les affrontements mais qui les avaient vus. Donc je pense que c’est un gros choc, et le milieu de la free party a pris un coup, c’est sûr.
Après un choc, chacun réagit différemment. T‘en as qui vont réagir de manière un peu plus virulente et qui vont renforcer la hargne et l’envie de combattre cet État répressif. Et il y en a d’autres qui ont peur, et c’est légitime aussi, et qui vont moins aller en free party ou ça va les décourager de faire la fête.
Donc dans tous les cas, ça a été extrêmement violent comme affrontement. C’était limite une une zone de guerre pendant 8 heures où c’était des nuages de fumée de lacrymo, personne ne pouvait respirer proprement. On a vu la main arrachée d’une personne à cause d’une grenade. Les gendarmes ont bloqué l’accès aux secours qui devaient prendre en charge la personne mutilée : ceux qu’on appelle « gardiens de la paix » propageaient la terreur.
Un énorme choc pour la free party, un mouvement qui, de base, est totalement pacifiste.
KEPS : Et puis ils ont été épinglés par Amnesty International sur le fait que l’usage de la force a été complètement démesuré (cf: ce rapport de 25 pages publié en 2021).
Tekno Antirep : On a vraiment senti que dans le camp « adverse » entre guillemets, il y avait une réelle haine et un réel début de « OK, là, on va vous vous combattre ».
KEPS : La loi Ripost est en passe d’être adoptée, ça vous fait peur ?
Tekno Antirep : La loi n’est pas encore totalement adoptée, il reste encore quelques étapes mais une procédure accélérée est en cours pour essayer de la faire passer avant cet été. Donc elle passe en séance publique à l’Assemblée nationale à partir du 6 juillet avec un éventuel passage en commission mixte paritaire si les versions du Sénat et de l’Assemblée divergent.
Pour l’instant, on a encore espoir que le texte soit modifié parce que même l’abaissement du seuil à 250 personnes, si on oublie la free party, il y a énormément d’événements qui seront désormais illégaux. Évidemment, cela ne présage rien de bon pour la free party, mais pour la culture en général, on se demande quelles sont réellement aujourd’hui les priorités de notre État. Quelle sera la prochaine étape pour encore entraver de plus en plus la culture, entraver le la liberté individuelle des personnes ? C’est encore une loi liberticide, et encore une sous le prétexte de la « sécurité ». Et on en a de plus en plus, ces années qui sont de plus en plus répressives, et ça inspire de plus en plus un ras–le–bol général. On est un mouvement contestataire, on a cette « force »-là dans notre mouvement, et on veut le défendre comme on le défend. La free, c’est un peu révolutionnaire. Plus il y aura de répression de la part de l’État, plus derrière il y aura des gens qui vont vouloir se défendre collectivement, trouver des alternatives de défense commune.
Dire qu’on diabolise à ce point–là un mouvement de personnes qui se rassemblent pour faire la fête et pour partager des valeurs humaines, d’entraide, de de solidarité, et être considérés à ce point-là comme des délinquants, des criminels… Des criminels limite plus punis que certains pédocriminels qu’on voit en France ou ce genre de chose, c’est quand même hallucinant d’en arriver là. C’est pour ça aussi qu’avec Tekno Antirep, on essaie de montrer ce qu’est réellement le mouvement et de lutter contre la désinformation médiatique. Ce qu’on dit aujourd’hui aux gens, c’est « Venez dans nos fêtes, venez voir comment ça se passe réellement. Tout le monde est le bienvenu dans nos fêtes sauf les fachos, vous verrez réellement comment ça se passe, comment les gens sont ».
KEPS : Selon vous, quel avenir pour les free parties ?
Tekno Antirep : Les gens de notre mouvement s’organisent de plus en plus au niveau national, au niveau de la coordination. Donc pour moi, l’avenir de la de la free party, si la loi passe et que la répression augmente encore, on aura certainement moins de moins d’événements par année, mais on aura des gros événements qui vont rassembler des dizaines de milliers de personnes où ce sera clairement un rapport de force entre l’État et les teufeurs, puisque cela semble être le seul langage du ministère de l’Intérieur.
Je pense qu’il y aura de plus en plus d’affrontements et de dégradations du dialogue. C’est dommage puisque fut un temps, la médiation portait ses fruits, les gendarmes pouvaient remonter les infos dans le calme à la préfecture, et les teufeurs respectaient l’heure de fin de la soirée, sans tension ni blessé·es. Aujourd’hui, l’Intérieur a fait le choix de rompre ce dialogue. Beaucoup de personnes vont vouloir défendre leurs valeurs, leur mouvement, leur culture et ne pas se laisser marcher dessus par un État qui ne cherche qu’à entraver des libertés.
C’est un mouvement qui est objectivement libertaire, donc énormément de personnes vont vouloir se battre et d’autres personnes vont avoir peur, vont arrêter d’aller en free, notamment à cause des amendes (1 500 € pour les participants et 3 000 €, voire 7 500 € en cas de récidive). Il y en a pas mal qui vont arrêter de sortir. On parle pourtant d’espaces de fêtes accessibles à toutes et à tous puisqu’ils sont gratuits ou à prix libre, permettant à une grande partie de la population de socialiser en dehors des clubs payants.
Après, ce qui est bien, c’est qu’en France, on est vraiment maintenant devenu le noyau de la free party. On est aujourd’hui le pays qui compte le plus de free parties en Europe, le plus de sound systems. Ce que je veux dire par exemple, c’est que si on compare avec ce qui s’est passé en Italie, le décret anti-rave a réduit le nombre de free parties dans le pays mais ne les a pas arrêtées. Au début, ça va être compliqué, mais je pense qu’il va y avoir des actions légales, on va dire, et déclarées pour défendre notre milieu. Là, on voit déjà que Le Sucre a organisé une soirée avec des sound systems, une soirée prix libre dont tous les fonds sont reversés à une caisse de soutien contre la loi Ripost. La loi n’est même pas encore passée mais on s’organise déjà pour se défendre, partout en France, et ce n’est que le début.
KEPS : Un petit mot pour les fachos ?
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