Définition
La toxicophobie désigne les préjugés, les jugements et les discriminations dirigés contre les personnes qui consomment des produits psychoactifs. Intériorisée, sociale ou structurelle, elle favorise la honte, l’isolement et l’éloignement des soins. La combattre implique de déconstruire les idées reçues et de développer des espaces d’écoute, d’information et de réduction des risques sans jugement.
Les 3 points importants à retenir
- La toxicophobie ne se limite pas aux comportements individuels. Elle est aussi alimentée par les représentations sociales, la prohibition et les politiques qui criminalisent les personnes consommatrices.
- La stigmatisation peut être intériorisée, sociale ou structurelle. Elle peut affecter l’estime de soi, les relations avec les autres ainsi que l’accès aux soins et aux services sociaux.
- Ses conséquences peuvent directement augmenter les risques. La peur du jugement peut conduire à cacher sa consommation, à consommer seul·e, à éviter les professionnel·les de santé ou à ne pas appeler les secours.
La toxicophobie désigne le fait de stigmatiser, discriminer, juger, exclure, avoir une attitude, des croyances (particulièrement des préjugés) ou des comportements négatifs envers une personne parce qu’elle consomme des produits psychoactifs (ou qu’on présuppose qu’elle le fait). La toxicophobie définit donc une personne par son usage et le fait qu’iel consomme.
Un jugement moral et stigmatisant de l’acte de consommer qui génère des discriminations.
« Phobie » signifie peur et comme toute discrimination, elle désigne un rejet de l’autre (pour X raisons) basé sur la peur, elle-même alimentée par de fausses croyances. Fausses croyances qui peuvent venir de l’entourage, de la société et parfois de pensées intrusives mais qui sont dans tous les cas le fruit de la désinformation.
La toxicophobie découle souvent d’une méconnaissance du sujet : on ne choisit pas d’être addict, consommer n’est pas forcément mal ou mauvais, et la majorité des consommations ne remplissent pas les critères diagnostiques de l’addiction. Consommer peut aussi être thérapeutique, de l’ordre de l’automédication ou du plaisir !
Un outil concret pour déconstruire ces fausses croyances qui conduisent au rejet de soi ou l’autre est donc de s’informer auprès de sources fiables, de personnes formées, de cultiver une estime de soi (sans être présomptueux face à l’autre ni se remettre constamment en doute), et d’être à l’écoute des personnes concernées par le sujet.
Pourquoi la toxicophobie est partout ?
La toxicophobie est un processus, car il s’agit du résultat de longues années de prohibition, de construction sociale d’une image négative (notamment par les médias), et de politiques répressives qui criminalisent les usager·es. La « guerre à la drogue » jusqu’à lancer que les consommateur·ices ont du sang sur les mains.
Spoiler : ces années de politiques de répression ne s’illustrent pas par une baisse du nombre de consommateur·ices mais, au contraire, par une augmentation. Selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), la consommation de psychoactifs a en effet nettement augmenté, notamment celle de cocaïne avec plus d’un million de consommateur par an.
Des politiques répressives qui excluent et condamnent par ailleurs les personnes qui subissent déjà d’autres discriminations : personnes précaires, à la rue, migrant·es, sans-papiers, jeunes, etc., victimes de racisme, sexisme, LBTGQIA+phobie…
Être toxicophobe revient à prendre part à la violence structurelle qui s’exerce déjà sur ces personnes et renforce aussi d’autres discriminations. Ainsi, on ne peut pas lutter contre les discriminations ou prétendre à une approche intersectionnelle des oppressions sans intégrer une approche non-prohibitionniste des drogues.
Comment s’exprime-t-elle et comment la combattre ?
– La stigmatisation intériorisée
Elle désigne le fait d’intérioriser des idées et représentations négatives liées au fait de consommer. Les conséquences sont d’avoir une faible estime de soi, de ressentir de la honte, de ne pas demander de soutien et de s’éloigner des milieux de soins par peur d’être jugé.e.
L’autostigmatisation peut pousser à s’exclure, à cacher sa conso, à consommer seule, et donc à favoriser un sentiment de solitude et à augmenter les risques liés à la consommation. Chaque consommation et chaque consommateu·rice est différent·e, et le produit consommé vient toujours en réponse à un besoin sous-jacent. Ainsi, quelle que soit l’envie vis-à-vis de sa propre consommation, cela nécessite du temps et de l’accompagnement (entourage, communautaire, professionnels de santé), et d’identifier la fonction qu’elle a spécifiquement (puisqu’elle n’est qu’une conséquence, une réponse).
Saisir des personnes, espaces ou activités qui te permettent de partager ton vécu avec la conso, d’exprimer tes émotions et de te définir par ce qui te caractérise réellement sont ainsi autant de moyens de rester acteur·ice et que tes comportements ne soient pas dictés par de fausses croyances « introjectées ».
Il est en effet primordial de privilégier l’auto-compréhension et l’auto-compassion pour casser le schéma d’abandon de soi qui peut s’installer en cas de stigmatisation intériorisée.
– La stigmatisation sociale
Elle désigne le fait d’avoir un comportement négatif avec des personnes, leurs proches, leurs amis en raison de leur consommation de drogues. Cette façon d’agir suppose que la consommation serait forcément problématique là où elle peut tout à fait être nécessaire ou récréative. Elle repose sur des vérités générales, des idées reçues, sur une déshumanisation des personnes concernées, une diabolisation de ces individus dans les médias et par la société. Comme si les exemples de consommation plaisir manquaient, comme si une personne n’avait pas la capacité de faire un choix (même si risques importants il y a).
Outre le fait de se renseigner, il est important de travailler sur le regard porté sur ces personnes, sur les intentions derrière le rejet, sur les motivations à les réduire à une consommation et à opter pour une posture ascendante vis-à-vis d’elleux. Un comportement dominant envers l’autre qui dit quelque chose de soi, une vision hiérarchisée, donc probablement une perception injuste et inadaptée de l’autre et de soi. Un des outils est alors de réapprendre à accueillir l’autre dans son intégrité, même ce qu’on ne comprend pas.
– La stigmatisation structurelle
C’est celle qui s’exerce par des biais institutionnels et/ou législatifs (peines de prison, amende forfaitaire délictuelle pour un simple usage…).
Elle s’illustre par le fait d’interdire ou de limiter l’accès à des services de santé, de soins ou sociaux si la consommation se poursuit ou à prendre en charge avec une qualité moindre les personnes parce qu’elles consomment. De ne pas prendre au sérieux les personnes qui consomment, restreindre un problème de santé à leur consommation, sans considérer une douleur ou une souffrance.
Quelles conséquences ?
Les conséquences de la toxicophobie ne sont pas abstraites : santé mentale dégradée, santé globale négligée, isolement social, et parfois la mort.
Quelques exemples concrets :
- La douleur des patient·es sous traitement de substitution aux opiacés (TSO), trop souvent minimisée ou ignorée par le personnel soignant. Comme si consommer rendait la souffrance moins légitime.
- Les dépistages antidrogue imposés au travail, qui poussent les gens à cacher leur consommation plutôt qu’à demander de l’aide, et qui peuvent coûter un emploi, une stabilité, un logement.
- Les urgences où on réduit une douleur physique ou une crise de santé mentale à « un problème de drogue », sans chercher plus loin.
- Une peur d’appeler les secours en cas de surdose, parce qu’on peut être jugé·e, rejeté·e, et donc le risque de décéder.
Les personnes seraient responsables de leurs souffrances, et devraient en payer le prix. Et la peur d’en parler fait le reste. Par crainte du jugement, on se tait, on s’isole, on renonce à demander du soutien, à des pairs, à des soignant·es. Ce silence n’a rien d’anodin : il prive les gens d’autosupport, laisse les biais s’installer, et referme le cercle. Plus de solitude, plus de risques.
Pour résumer, voici les termes de Techno+ à propos de la toxicophobie dans les milieux militants : « Qu’elle soit festive, thérapeutique, récréative, introspective, performative, occasionnelle ou quotidienne, la consommation de substances est une réalité. Et les personnes concernées ne méritent ni la honte, ni le silence, ni l’exclusion. »
Détoxicophobie mode d’emploi
- Déconstruire ses idées reçues sur la drogue et les consommations de drogues. La drogue a toujours existé partout, et dans toutes les classes sociales.
- Ne pas juger une consommation, quelle que soit la substance.
- Un vrai espace d’écoute, de prise en compte des vécus, de soin sans jugement.
- Plus de moyens pour l’information fiable, l’analyse de drogues, le soin entre pairs, la réduction des risques.
- Ne pas prétendre savoir mieux que l’autre quels sont ses besoins avec la conso.
- Ouvrir la discussion si nécessaire en étant à l’écoute et en ayant l’intention de comprendre l’autre.
- Si c’est adapté, que le lien de proximité est suffisant et qu’il y a conduites à risques, on peut conseiller mais attention : pas d’injonction à quoi que ce soit et pas de posture infantilisante/culpabilisante qui ne font qu’augmenter les risques.