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Interview avec Consentis | Instrumentaliser les VHSS pour faire semblant de protéger les victimes

Publié le 27 mai 2026 par Léa

Depuis plusieurs semaines, les débats autour de la proposition de loi visant à durcir les sanctions contre les free parties remettent au centre la question des violences sexistes et sexuelles (VHSS) en milieu festif. Plusieurs député·es ont évoqué les viols, les agressions sexuelles et l’impossibilité de prendre en charge les victimes dans des contextes illégaux — des arguments brandis pour justifier la criminalisation des organisateur·ices et des participant·es. Mais les violences sexuelles existent aussi dans les festivals, les clubs et les soirées étudiantes, sans provoquer la même indignation parlementaire. Pour démêler l’instrumentalisation du réel, nous avons rencontré Safiatou Mendy, co-coordinatrice de Consentis, une association qui lutte depuis 2018 contre les VHSS en milieu festif. Son constat est sans détour : utiliser les violences sexuelles en free party comme levier répressif, c’est faire semblant de protéger les victimes.

Les 3 points importants à retenir

  • Les VHSS traversent tous les espaces festifs, pas seulement les free parties. Festivals institutionnels, bars, clubs, soirées étudiantes : les violences sexuelles ne sont pas un problème propre aux raves. Désigner les free parties comme une exception empêche de traiter le problème à sa racine.
  • Instrumentaliser les violences sexuelles pour durcir la répression ne protège personne. La lutte contre les VHSS demande des moyens, de la prévention et de la formation — pas un argument de circonstance dans un débat sécuritaire. Et les subventions des associations de terrain, elles, sont coupées.
  • Les collectifs festifs ont souvent avancé plus vite que les institutions. Espaces d’écoute, équipes de care, protocoles de prévention : une grande partie des outils de lutte contre les VHSS a été construite par des bénévoles et des collectifs féministes, bien avant que les pouvoirs publics ne s’emparent du sujet.

Les VHSS en free party existent-elles plus qu’ailleurs ?

Les violences sexuelles ont bon dos. Depuis que la proposition de loi visant à criminaliser les free parties occupe les bancs de l’Assemblée, leur nom revient en boucle dans la bouche des député·es,  pour justifier la criminalisation des organisateurices et participant·es des free et raves. Mais dans les festivals, les clubs, les soirées étudiantes, ces mêmes violences existent depuis toujours, sans que les pouvoirs publics ne s’en émeuvent autant malgré quelques changements depuis #MeToo. 

C’est d’ailleurs ce qu’a pointé Sandrine Rousseau lors des débats : le problème des violences et harcèlement sexistes et sexuels (VHSS) n’est pas celui des free parties, c’est l’absence d’une politique complète et ambitieuse de lutte contre ces violences. Elle a aussi rappelé qu’au sein même de ces rassemblements, des associations assurent écoute, premiers soins et prévention. Des associations dont les subventions sont précisément coupées par les collectivités territoriales qui prétendent aujourd’hui vouloir protéger les victimes. C’est pour mettre en lumière ces contradictions et replacer les VHSS là où elles s’inscrivent vraiment dans un problème structurel et social, pas dans un genre de soirée en particulier que nous avons rencontré Safiatou Mendy, co-coordinatrice de Consentis

Une association qui lutte depuis 2018 contre les violences sexistes et sexuelles en milieu festif dans toute leur diversité, et qui porte un regard sans détour sur ce débat parlementaire : instrumentaliser les VHSS pour durcir les sanctions, c’est faire semblant de protéger les victimes.

KEPS : Pouvez-vous présenter Consentis, votre travail en milieu festif et les raisons qui vous ont poussé·es à lancer ces enquêtes sur le sentiment de sécurité depuis 2018 ?

CONSENTIS : Consentis est une association qui lutte contre les violences sexuelles et discriminatoires en milieux festifs à travers différentes actions de prévention, de formation et de sensibilisation. Nous accompagnons notamment les structures festives dans la mise en place de protocoles de signalement, ainsi que les BDE dans l’organisation de leurs événements festifs. Nous intervenons également sur le terrain via des stands de sensibilisation et à travers notre centre de ressources, qui permet d’orienter les personnes concernées vers des dispositifs adaptés.
La volonté derrière nos enquêtes est de rendre visibles, à travers une approche quantitative, les violences spécifiques qui existent dans les espaces festifs et les réalités vécues par les personnes qui les fréquentent.

KEPS : Depuis plusieurs semaines, les débats autour de la proposition de loi visant à durcir les sanctions contre les free parties remettent fortement au centre la question des violences sexistes et sexuelles. Plusieurs député·es présentent même les free parties comme des espaces où les victimes seraient particulièrement abandonnées. Qu’est-ce que cela vous inspire en tant qu’association qui travaille sur les VHSS dans les milieux festifs depuis des années ?

CONSENTIS : En tant qu’association engagée depuis des années sur les VHSS en milieux festifs, ces discours nous interrogent à plusieurs niveaux. D’abord, parce qu’ils donnent parfois l’impression que les violences seraient spécifiques aux free parties, alors qu’elles traversent malheureusement l’ensemble de la société et tous les espaces festifs : festivals institutionnels, bars, clubs, concerts, soirées étudiantes ou événements privés. Les free parties ne sont pas exemptes de ces réalités, mais elles ne peuvent pas être désignées comme une exception ou un « problème à part ».
Ensuite, nous pensons qu’il faut éviter d’instrumentaliser la question des violences sexistes et sexuelles pour justifier une approche essentiellement répressive des rassemblements festifs. La lutte contre les VHSS mérite mieux qu’un argument de circonstance dans un débat sécuritaire. Ce sujet demande des moyens, de la prévention, de la formation, de l’écoute des victimes et un véritable travail collectif avec les acteurices de terrain.

Notre expérience montre d’ailleurs qu’au sein des free parties existent aussi des formes d’auto-organisation, de solidarité et de réduction des risques qui peuvent être précieuses. Beaucoup de collectifs ont développé des espaces d’écoute, des équipes de care, des dispositifs de prévention ou des réflexions sur les comportements sexistes et les rapports de pouvoir. Tout n’est évidemment pas parfait, et il reste énormément de travail, mais caricaturer ces espaces empêche justement d’avancer concrètement.
Enfin, nous pensons qu’il faut recentrer le débat sur une question essentielle : comment protéger réellement les personnes concernées et améliorer les dispositifs de prévention et de prise en charge partout où il y a de la fête ? C’est là que devraient aller les efforts publics : soutenir les associations de terrain, renforcer les formations, favoriser une culture du consentement et permettre aux organisateurices comme aux participant·es d’avoir des ressources adaptées.

KEPS : Avant que les free parties ne deviennent un sujet de débat parlementaire, aviez-vous le sentiment que les pouvoirs publics prenaient réellement au sérieux les violences en milieu festif légal ? Et avez-vous vu évoluer la prévention ou la prise en charge des victimes depuis 2018 ?


CONSENTIS : Depuis 2018, il y a malgré tout eu des évolutions importantes. Le mouvement #MeToo a profondément changé la manière dont les violences sexistes et sexuelles sont perçues dans l’espace public, y compris dans les milieux festifs et culturels. On a vu émerger davantage de prises de conscience, de demandes de formation, de protocoles de prévention, de dispositifs de signalement ou encore de réflexions autour du consentement et des dynamiques de pouvoir. Aujourd’hui, beaucoup plus d’organisateurices reconnaissent qu’ils ont une responsabilité sur ces questions.                                         Mais il faut aussi rester lucides : ces avancées restent très inégales. Elles dépendent souvent de la taille des structures, des moyens financiers ou de l’engagement militant de certaines équipes. Dans beaucoup d’événements, notamment les plus précaires ou les plus petits, les dispositifs restent           insuffisants, mal connus ou symboliques. Et du côté des victimes, les difficultés d’accès à une prise en charge adaptée, à une écoute ou à une reconnaissance demeurent importantes.
Nous avons aussi le sentiment que les associations de terrain ont souvent avancé plus vite que les institutions. Une grande partie des outils de prévention, des formations et des pratiques de care ont été construits collectivement par des bénévoles, des collectifs féministes, des acteurices de réduction des risques ou des personnes directement concernées. Les pouvoirs publics commencent davantage à s’emparer du sujet, mais il reste encore un vrai besoin de soutien durable, de moyens et de coopération avec les structures qui travaillent concrètement sur le terrain depuis des années.

KEPS: Les espaces festifs légaux sont souvent présentés comme plus « protecteurs » parce qu’ils permettent théoriquement de déposer plainte. Pourtant, dans les faits, beaucoup de victimes ne portent pas plainte, ou voient leurs démarches peu suivies. Qu’est-ce que vos enquêtes disent du rapport au signalement et à la plainte dans les espaces festifs légaux ?


CONSENTIS : Nos enquêtes ne mentionnent pas les plaintes, mais il ne serait pas absurde de partir du principe que, tout comme dans le reste de la société, le recours à la plainte pour les victimes de VHSS en milieu festif n’est pas un réflexe, car s’ajoute en effet à la peur de ne pas être cru·e la culpabilité d’avoir consommé des produits psychoactifs par exemple.
Le signalement informel est plus fréquent que la plainte judiciaire, mais beaucoup de victimes disent aussi ne pas savoir vers qui se tourner sur place ou ne pas avoir confiance dans les dispositifs existants. Le cadre légal ne garantit donc pas automatiquement une meilleure prise en charge : tout dépend de la formation des équipes, de la qualité des dispositifs d’écoute et de la manière dont les situations sont réellement traitées.

 

KEPS : Qu’est-ce qui revient le plus souvent dans la parole des personnes victimes ou témoins de violences dans vos interventions de terrain? Y a-t-il des récits ou des mécanismes qui vous marquent encore particulièrement aujourd’hui ?

CONSENTIS : Ce qui revient très souvent dans la parole des victimes ou des témoins, c’est le sentiment de ne pas avoir été pris·es au sérieux au moment des faits, ou d’avoir dû gérer seul·es une situation violente. Beaucoup racontent aussi des mécanismes de minimisation : des comportements présentés comme « normaux », liés à l’alcool, à la fête ou à des malentendus, alors qu’il s’agit clairement de violences ou de dépassements de consentement.
Ce qui nous marque particulièrement, c’est à quel point les victimes doutent souvent de leur propre légitimité à parler ou à demander de l’aide. Et du côté des témoins, on retrouve souvent la peur de mal faire, de ne pas savoir intervenir ou de ne pas être soutenu·es s’iels réagissent. Cela montre à quel point la prévention, la formation et la création de cultures collectives du care restent essentielles dans les espaces festifs.

KEPS : En 2025, vous avez publié une nouvelle enquête « Nos nuits sous tensions » sur les pratiques festives, le sentiment de sécurité en milieu festif et les violences sexuelles et discriminatoires en France. Que met-elle particulièrement en lumière, et que faudrait-il retenir de ses conclusions aujourd’hui ?

CONSENTIS : L’enquête de 2025 visait notamment à visibiliser les violences vécues par les personnes LGBT+ en milieu festif. Sans surprise, elle montre que les personnes homosexuelles, bisexuelles et surtout les personnes trans sont particulièrement exposées aux violences, aux discriminations et au sentiment d’insécurité dans ces espaces. Ce que l’enquête met en lumière, c’est qu’il ne s’agit pas de faits isolés mais d’un véritable angle mort des dispositifs et protocoles pourtant déjà existants. La lutte contre les VHSS en milieu festif comporte encore beaucoup d’impensés, notamment autour des discriminations LGBTQIA+, du validisme, du racisme ou encore des rapports de pouvoir.
Aujourd’hui, il nous semble essentiel de sortir d’une approche limitée aux seuls VHSS pour penser plus largement des espaces festifs réellement inclusifs et sécurisants, capables de prendre en compte les discriminations dans leur ensemble.

Pour aller plus loin : 

Notre article sur la loi pour la pénalisation et le durcissement des sanctions pour les organisateurices et les participant·e·s aux free parties

La site web de Consentis

Les enquêtes de Consentis

 

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