Redflag Riposte (collectif né en 2022) et Résista (né en 2024) interviennent en free party pour lutter contre les violences sexistes, sexuelles et de genre (VSSG). Alors qu’une partie de la classe politique s’appuie sur ces violences pour justifier une criminalisation accrue des fêtes non déclarées (projet de loi Ripost), Louenn, Lorine, Juliette, Luisa et Lyre reviennent sur la réalité de leur travail de terrain et sur ce qu’elles pensent de cette récupération.
Présentation des collectifs
Louenn (Résista) : En ce qui concerne le collectif Résista, nous sommes un groupe d’amies allant en free party depuis de nombreuses années aimant faire la fête et prendre soin des autres. C’est comme ça que nous est venue l’idée de monter nous–mêmes notre collectif de RdR en 2024. Par ailleurs, notre action spécifique autour des VSSG est une casquette de plus qui a motivé notre organisation.
Lorine (Résista) : Et depuis peu, on collabore avec Redflag Riposte.
Juliette (Redflag Riposte) : Côté Redflag, c’est Sadie, une membre du groupe qui, à l’occasion d’une free party pour le passage à la nouvelle année, a pris l’initiative d’aller discuter avec quelques meufs. On était huit, au début et on a décidé de créer le collectif avec pour objectif de faire notre première intervention lors d’un évènement qui se tenait fin mars.
Luisa (Redflag Riposte) : La démarche s’initie autour d’un double constat dans le milieu de la free party : d’une part, la faible place accordée aux minorités de genre au sein des sound systems, entraînant leur sous-représentation ; d’autre part, le fait que ce milieu n’échappe pas aux violences systémiques, notamment aux VSSG. Le collectif œuvre ainsi à créer des espaces sécurisants dans les fêtes, où les femmes et minorités de genre peuvent se reposer, se sentir protégées et trouver un soutien adapté. Pour cela, les interventions nécessitent un stand mais également un espace chill en mixité choisie et un espace de réassurance pour recueillir la parole des victimes dans un cadre plus isolé. En plus de cela, des maraudes sont organisées pour veiller à la sécurité, intervenir en cas de problème, accompagner les victimes et gérer les agresseureuses par des avertissements, sanctions ou extractions/exclusions si nécessaire.
« L’absence totale d’encadrement rend toute protection illusoire » – vraiment ?
Selon Marie-Pierre Vedrenne, la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, « Il y a des victimes de violences, de vols, mais aussi de viols, dans des contextes où l’absence totale d’encadrement rend toute protection illusoire ». Est-ce qu’en free party, il n’y a aucun outil de protection ? Est-ce la réalité du terrain ?
Louenn (Résista) : Lors de la majorité des free parties où nous avons pu intervenir, nous avons pu constater que les organisateurices elleux-mêmes mettaient en place des créneaux de maraudes étalés sur l’intégralité de l’événement pour surveiller le lieu en termes de dégradations, sécurité, agressions, et sécurité globale du public (y compris pour les personnes étant garées ou installées hors site). Les associations de réduction des risques (RdR) organisent elles aussi des maraudes tout au long de l’événement afin de sécuriser cette fois-ci essentiellement le public. Pour notre part, en tant qu’association de prévention liées aux VSSG, nous réalisons également des maraudes afin que les violences sexuelles ou sexistes, ou de genre, qu’elles soient physiques ou verbales, ne soient commises. Nous proposons aussi un stand dédié aux temps d’échanges et à la documentation via des supports d’associations d’aide et de soutien, ainsi qu’un espace appelé « chill–out » afin que le public puisse s’asseoir dans une zone surveillée par nos membres et/ou bénévoles.
Juliette (Redflag Riposte) : La free party nous semble un mouvement tout à fait éveillé sur le sujet des VSSG. Bien que les outils mis en place pour lutter contre ces violences soient encore en cours de construction, on note une prise en considération sérieuse de ces problématiques dans ces espaces. Si nous recensons des VSSG en free party, nous notons toutefois deux choses :
– Elles n’y sont pas plus nombreuses que dans un autre espace festif ;
– Et leur prise en charge semble plus systématique et/ou plus efficiente dans les espaces festifs autogérés.(free parties, squats…).
Luisa (Redflag Riposte) : Le fait de dire que toute protection est illusoire révèle l’absence de connaissance du sujet et invisibilise (ou nie) l’existence de toutes les démarches ayant émergé dans le milieu de la free party. Aujourd’hui, cela a un nom : la réduction des risques (et dommages). Ces actions, dorénavant structurées, ont même été étudiées et validées par des rapports scientifiques officiels. De nombreuses structures et associations, déclarées et subventionnées par l’État, assurent ces actions de santé publique. Cela montre bel et bien l’existence d’outils de protection. L’année dernière, un évènement s’est par exemple tenu dans le Lot, aux alentours de Rocamadour, en présence de 10 000 à 15 000 personnes, du jeudi soir au dimanche soir, et de 120 intervenant.es, bénévoles et salarié.es appartenant à 14 associations différentes . Au-delà des passages pour récupération de matériels, échanges d’information et/ou écoute active, et des mesures du taux d’alcoolémie, nous avons constaté : moins de 100 prises en charge en lien avec de blessures bénignes et moins de 200 personnes prises en charge dans l’espace réassurance Concernant les VSSG, nous comptabilisons 7 prises en charge d’auteurices et 10 prises en charge de victimes. Tout cela a été effectué en lien étroit avec les organismes de secours afin de transférer dans un sens, et recevoir dans l’autre, les cas spécifiques pour adapter les réponses aux différentes problématiques.
L’illégalité, un frein à la prise en charge des victimes ?
L’illégalité d’un événement a-t-elle déjà été un frein à la prise en charge d’une victime de VHSS ?
Louenn (Résista) : En ce qui concerne Résista, nous n’avons jamais ressenti de frein pour les prises en charge de victimes.
Lorine (Résista) : Effectivement, la victime passera toujours avant l’aspect illégal de la fête. Si l’intervention des forces de l’ordre s’avère réellement nécessaire, nous n’hésiterons pas à les solliciter. Un des freins reste la répression. Parfois, cela peut faire peur d’intervenir et de risquer une amende de 135 € ou la saisie du matériel qui nous sert à installer un stand.
Juliette (Redflag Riposte) : Je rejoins pleinement les deux réponses précédentes. La victime restera toujours notre priorité, quel que soit le contexte. Aujourd’hui, c’est plutôt la législation qui nous met dans l’embarras : le projet de loi Ripost, porté par Laurent Nuñez et validé tout récemment par le Sénat, prévoit de criminaliser un peu plus les fêtes non déclarées. Les textes de lois ne prévoient pas de protéger les intervenant·es des associations de RdR, dont nous faisons partie, alors même que le code de la santé publique autorise leurs interventions. Désormais, un flou existe : les intervenant·es de RdR sont-iels considéré·es comme le public, passible de lourdes amendes ? Ou comme des organisateurices, risquant désormais jusqu’à deux ans de prison ? Nous tenons à rappeler que la répression ne soigne pas. La répression favorise l’illégalité, et avec elle, le fait de se cacher. Et pousser les fêtard·es à se cacher, c’est les pousser à ne pas dire, à ne pas solliciter de l’aide, à radicaliser leurs pratiques… L’illégalité en tant que telle ne favorise pas les VSSG ; en revanche, la discrimination et l’exclusion d’un mouvement, et avec elles, l’absence d’accès à des espaces d’apprentissage et de soin, peuvent favoriser les exactions. Utiliser cette lutte pour criminaliser tout un mouvement nous semble relever de la récupération.
Ce que les collectifs proposent concrètement aux victimes
En France, 70% des plaintes pour violences sexuelles sont classées sans suite. Seulement 7% des victimes portent plainte. Face à cela, que proposez-vous concrètement aux victimes que vous rencontrez sur vos stands ?
Lorine (Résista) : Dans un premier temps, nous pouvons proposer un temps d’écoute et, si la victime se sent prête, un espace d’échange ou juste un temps de repos à l’écart de l’effervescence de la fête. Dans un second temps, cet accompagnement peut se poursuivre après la teuf : nous pouvons orienter la personne vers des associations et/ou des professionnel·les de santé en qui nous avons confiance. Enfin, la question du dépôt de plainte peut être abordée si cela correspond au souhait de la victime. Il est aussi important d’être lucide face à la réalité : très peu d’agresseureuses sont condamné·es (86% de non poursuites pour les agressions sexuelles, 67% pour les violences conjugales).
Juliette (Redflag Riposte) : Notre seul objectif est d’accompagner la victime selon ses besoins. On ne « boude » pas la justice institutionnelle, quand bien même il nous arrive de la juger incomplète ou défaillante. Notre avis personnel n’a pas à interférer avec les souhaits/besoins de la personne qui nous sollicite.
Les VHSS existent partout et également en free, il ne faut pas le nier. Quels outils de protection, d’écoute et de prise en charge avez-vous imaginés ?
Lorine (Résista) : On voit aujourd’hui se développer de plus en plus de maraudes, de stands de réduction des risques et de prévention des VSSG, des chill–out, ainsi que des tentes de repos ou d’écoute permettant d’accueillir des personnes en état de sidération, de détresse ou de vulnérabilité. Avec les Résista, on met également en place des dispositifs de veille hors événements, on récolte des témoignages via notre adresse mail et on peut assurer un accompagnement des victimes lorsqu’elles le souhaitent. Des réflexions sont également en cours de notre côté autour d’outils de communication accessibles, par exemple via des petites cartes avec des pictogrammes simples, afin d’aider des personnes en état de sidération, de dissociation ou en difficulté d’expression, à pouvoir communiquer leurs besoins, demander de l’aide ou signaler une situation.
Juliette (Redflag Riposte) : Nos outils sont super similaires à ceux proposés par Résista. En ce moment, du fait d’un très grand nombre de demandes, on a décidé de se consacrer en priorité aux suivis de personnes victimes de violences. On propose aussi des médiations, très importantes car elles permettent aux proches de comprendre et d’agir sur ces problématiques. On manque toutefois de moyens pour pouvoir répondre à l’ensemble des demandes…
« La free n’est pas un espace safe » : que répondent les teufeureuses ?
Des parlementaires s’appuient sur les VHSS pour dire que la free n’est pas un espace safe. Qu’est-ce que ça vous fait, cet argument ? Qu’en pensent les teufeureuses et que dit-il de la façon dont les institutions regardent ce milieu ?
Lorine (Résista) : Je ne me sens pas plus ou moins safe en free qu’ailleurs. En revanche, ce qui différencie, selon moi, les free des espaces légaux et ce qui me permet de m’y sentir plus en confiance lorsque je suis simplement participante, c’est la bienveillance collective. Même entre inconnu·es, il existe une vraie attention portée aux autres. Si quelque chose m’arrive, je sais que je peux demander de l’aide immédiatement et que les personnes autour réagiront. Cette espèce de récupération politique m’énerve au plus haut point alors qu’en réalité, le gouvernement ne fait pas grand-chose pour les droits des minorités de genre. Les VSSG doivent être combattues partout, tout le temps, et quel que soit le contexte. Le gouvernement nous perçoit souvent, nous les teufeureuses, comme des personnes sans morale ni valeurs consommant à max de drogues, alors que la réalité est à l’opposé de cette image. Au moins, dans nos milieux, ces problématiques sont abordées ouvertement, discutées collectivement et prises au sérieux.
Lyre (Redflag Riposte) : Personnellement, je trouve ça honteux, cette réappropriation de la lutte contre les VSSG comme argument pour faire disparaître une culture. Surtout que s’ils étaient vraiment soucieux des VSSG, peut-être qu’ils prendraient dans un premier temps des mesures pour réduire celles commises par les forces de l’ordre […]. C’est un manque de respect à toutes les victimes de faire semblant de s’intéresser pour servir leur propre intérêt et répondre à leur agenda politique. La free party ne pourra jamais se revendiquer comme un espace totalement safe, tout simplement car aucun espace ne l’est. Et ce ne sont pas 3 caissons dans un champ qui sont responsables des VSSG, mais des individus qui sont malheureusement dans tous les espaces. […] L’Assemblée nationale n’est pas plus safe qu’une free party. On a interrogé les teufeureuses, l’enquête est toujours en cours mais nous avons déjà récolté plus de 400 témoignages. Et parmi ces plus de 400 personnes : 67% déclarent avoir déjà été victimes de VSSG dans un événement festif légal, 65% dans un espace festif privé, et 21% en free party. Donc non, l’argument selon lequel il y aurait plus de VSSG en free party que dans les autres espaces festifs ne semble pas être la réalité des gens qui les fréquentent. Par ailleurs, 99% des personnes interrogées pensent qu’interdire les free parties n’est pas une solution pour lutter contre les VSSG.
Le mot de la fin
Juliette (Redflag Riposte) : On ne va pas mentir, on a peur des dérives sécuritaires et liberticides qui s’abattent actuellement sur la free party. On sait qu’on va devoir faire évoluer notre travail, nous adapter à des climats de tension récurrents, désormais systématiquement parsemés de violences policières. On a peur d’être empêché·es dans notre boulot, alors même qu’il en va de la santé et de la sécurité des personnes. En somme, on sait qu’on va être contraint·es de faire évoluer notre travail, de ne plus spécifiquement bosser sur les VSSG, mais de prendre en charge d’autres sphères de la santé publique. Du coup, on est un peu perplexes… Défendre les victimes de VSSG en entravant le travail de celles et ceux qui les prennent en charge, est-ce que c’est bien pertinent ? Enfin, au-delà de la peur, il y a quelque chose de bien plus fort : l’espoir. On sait ce qu’on fait, on sait pourquoi on le fait, et on continuera de le faire.
Lyre (Redflag Riposte) : Continuez d’aller en teuf, continuez de danser, de vous amuser, de sourire, de créer et de lutter. Aujourd’hui plus que jamais, c’est nécessaire, vital : la jeunesse se sent abandonnée, on n’a jamais été aussi pauvres, on a jamais eu aussi peur de ce que l’avenir nous réserve. On n’a déjà pas grand–chose, alors, si on pouvait au moins danser librement, ça nous semble pas déconnant.