fête morte répression surveillance
©️ Photo de Elena Golubeva pour Unsplash

La fête est morte : mais qui l’a tuée ?

Publié le 5 octobre 2026 par Clarisse

La fête perd ses espaces de liberté sous l’effet de la surveillance, de la répression et du coût des soirées. Quand les consommations se replient dans des espaces privés, parfois isolés, la réduction des risques devient plus difficile à partager. À nous d’inventer de nouveaux espaces pour faire la fête et prendre soin les un·es des autres.

Les 3 points importants à retenir

  • Faire la fête expose à une répression croissante. Avec la loi Ripost, les sanctions visent davantage les participant·es aux rassemblements musicaux illégaux, en plus des organisateurices.
  • Une fête toujours plus chère devient moins accessible. Quand les espaces gratuits se raréfient et que les soirées payantes deviennent la principale option, nos moyens financiers déterminent notre accès à la fête.
  • Prendre soin les un·es des autres reste essentiel. Le repli des consommations dans des espaces privés complique la diffusion de la réduction des risques : il nous faut de nouveaux lieux et de nouvelles façons de partager ces ressources.

 

« De toute façon, la fête est morte ». 14 juillet 2026, mon amie Rosie (*), 63 ans, fêtarde aguerrie depuis des décennies, décidait de déclarer le décès avéré, après une conversation que nous avions eue sur le sujet. 

Avait-elle raison ? Depuis, cette phrase a résonné en moi et, après quelques mois de réflexion, j’ai dû accepter de voir la vérité en face : oui, la fête est morte, et, pire, elle a été tuée. Mais comment ? 

La fête, provocatrice de l’ordre établi

La fête a toujours dérangé. Car elle est subversive, car elle fait du bruit, car elle rassemble des personnages qui sortent de l’ordinaire, ou simplement des gens qui veulent lâcher prise. Car elle peut, parfois, provoquer les lois, la fête défie l’ordre établi et ainsi, elle le contrarie. Si cela a toujours été vrai, ces dernières années ont particulièrement été le théâtre de son encadrement et de sa surveillance progressifs, jusqu’à en faire une activité qui doit constamment démontrer qu’elle ne dérangera personne. 

Le droit français ne prohibe évidemment pas « la fête ». En revanche, l’arsenal législatif la réglementant a progressivement donné aux autorités de nombreux moyens d’encadrer les rassemblements lorsqu’ils sont susceptibles, selon elles, de porter atteinte à la sécurité, à la tranquillité ou à la salubrité publiques, c’est-à-dire dans la plupart des cas. Et cela passe évidemment par la surveillance globale de la population. 

Déploiement d’un arsenal de surveillance

Mais que s’est-il passé ces dernières années ? Entre 2012 et 2014,le gouvernement consolide le code de la sécurité intérieure et renforce l’encadrement administratif des rassemblements festifs à caractère musical. Entre 2015 et 2017, c’est l’état d’urgence. À son issue, certains pouvoirs exceptionnels sont intégrés dans le droit commun et déplacent encore le curseur vers la surveillance de la population. 

En 2021, la loi « Sécurité globale » élargit et organise plusieurs outils de surveillance et de captation d’images avec notamment la vidéoprotection, les caméras individuelles et les drones. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) avait elle-même estimé, lors de l’examen du texte, que les nouveaux dispositifs, notamment les drones, nécessitaient des garanties plus strictes afin de préserver la vie privée. 

Entre 2023 et 2024, l’approche des Jeux olympiques accélère l’expérimentation de dispositifs de vidéosurveillance algorithmique dans certains événements et lieux exposés à des « risques graves ».

Avec la loi Ripost, le·la participant·e devient sujet de la politique répressive

Et cette année, c’est le climax : la loi n° 2026-798 du 18 août 2026, dite « Ripost », est présentée par le gouvernement comme une réponse aux phénomènes troublant « l’ordre public, la sécurité et la tranquillité » et vise notamment les « rassemblements musicaux illégaux ». Le code de la sécurité intérieure vise désormais les rassemblements de plus de 250 personnes, contre 500 auparavant, et les organisateurices d’une free party illégale encourent jusqu’à deux ans de prison et 30 000 € d’amende, avec notamment confiscation du matériel et du véhicule. 

Mais avec Ripost, le·la participant·e iel-même entre davantage dans le champ pénal. Celleux auxquel·les l’illégalité du rassemblement a été signalée encourent ainsi jusqu’à six mois de prison et 7 500 € d’amende, ou une amende forfaitaire de 500 €.

Jusqu’alors, l’organisateur était principalement dans le viseur. Avec Ripost, le·la simple participant·e devient lui aussi un sujet de la politique répressive. Comment continuer à aller en teuf sereinement alors qu’un tel arsenal policier et juridique est désormais déployé ? 

Le sentiment d’être constamment observé·e

Mais quel lien entre la surveillance de masse et la mort de la fête ? Alors qu’à une époque, on faisait la fête dans la rue, sur les terrasses, sur des terrains vagues, qu’on prenait la liberté de faire du bruit, de déranger, cette dernière décennie, toutes ces lois ont participé à créer un climat répressif et anxiogène pour quiconque oserait vouloir perturber la « tranquillité publique ». Car aujourd’hui, la police, ce n’est plus seulement la personne en uniforme au coin de la rue, c’est aussi la caméra, le drone, l’arrêté préfectoral qui pèse comme une épée de Damoclès, la possibilité constante d’une verbalisation… Et, finalement, le sentiment d’être constamment observé·e.

Il reste bien les clubs et les festivals, me direz-vous, mais l’omniprésence de la sécurité privée ressemble drôlement à celle de la police, et par les temps d’inflation qui courent, qui a les moyens de se payer une place de soirée à 20 euros ? La fête devient donc un privilège de riches et devinez quoi ? Cela la tue. 

Avec quelles conséquences pour les usages de drogues ? Eh bien, loin de diminuer, ils deviennent seulement de plus en plus privés, parfois même isolés, et donc de moins en moins accompagnés. Diffuser la réduction des risques dans des espaces fermés et accompagner les jeunes consommateurices non initié·es, s’iels restent entre elleux, est de plus en plus compliqué, et cela impacte la santé de toustes. Heureusement, de nombreuses ressources numériques sont désormais disponibles, mais encore faut-il y être sensibilisé·es. 

La fête, telle qu’on l’a connue, est morte, mais elle continue d’exister par bien des manières, et renaîtra, autrement, tout simplement car les être humains n’arrêteront jamais de la faire. À nous de trouver de nouveaux espaces et d’inventer de nouveaux modèles, dans lesquels on saura prendre soin les un·es des autres.

As-tu aimé cet article ?

Ces articles pourraient aussi t'intéresser