Cannabinoïdes de synthèse : ce que tu consommes parfois sans le savoir
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Cannabinoïdes de synthèse : ce que tu consommes parfois sans le savoir

Publié le 20 avril 2026 par Kévin

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Cet article parle de : #drogues-illegales #cannabis #nps-rc

Le terme « cannabinoïde » désigne une classe de substances dérivées du cannabis, ainsi que les molécules qui interagissent avec les récepteurs cannabinoïdes de type 1 et 2 (CB1 et CB2). Les cannabinoïdes de synthèse font quant à eux référence aux molécules entièrement conçues en laboratoire, sans origine végétale particulière.

Le système endocannabinoïde (là où se trouvent les récepteurs dans le cerveau et dans le système nerveux) intervient dans diverses fonctions physiologiques (Luethi & Liechti, 2020), notamment : 

  • la cognition ;
  • le comportement ;
  • la mémoire ;
  • le contrôle moteur ; 
  • la perception de la douleur
  • l’appétit ;
  • les paramètres cardiovasculaires ;
  • la motilité gastro-intestinale ;
  • l’immunorégulation. 

Les premiers cannabinoïdes synthétiques ont été mis au point dans la seconde moitié du XXe siècle afin d’étudier les systèmes de récepteurs endocannabinoïdes chez l’être humain. Aujourd’hui, ils constituent la classe la plus importante et la plus diversifiée sur le plan structurel parmi les drogues de synthèse. Nombre de ces composés présentent de fortes similitudes avec les phytocannabinoïdes (molécules venant de la plante) et les endocannabinoïdes (molécules venant du corps). 

Les cannabinoïdes synthétiques sont couramment utilisés dans les herbes séchées destinées à imiter le cannabis. Les effets recherchés comprennent la relaxation, l’euphorie et la désinhibition, sensiblement les mêmes que ceux attendus du Δ9-tétrahydrocannabinol (Δ9-THC), le principal composant psychoactif du cannabis. 

Les cannabinoïdes synthétiques présentent cependant à des effets indésirables plus graves que ceux du cannabis pouvant parfois entraîner de lourdes conséquences.

Un marché créé par la prohibition

Une grande partie des cannabinoïdes de synthèse n’aurait probablement jamais existé sans la criminalisation du cannabis. Ce sont des molécules fabriquées en laboratoire (souvent clandestin), conçues pour activer les mêmes récepteurs dans le cerveau que le THC — les récepteurs CB1 et CB2 — tout en contournant les législations en vigueur. Leur logique est simple et réactive : chaque fois qu’une de ces molécules est inscrite sur une liste de stupéfiants, les fabricants en synthétisent une nouvelle, légèrement modifiée chimiquement, qui échappe temporairement au contrôle (Santos et al., 2024). Un jeu du chat et de la souris auquel le marché illégal est structurellement incité.

Les premiers cannabinoïdes de synthèse ont pourtant été développés dans un cadre tout à fait académique. Dès les années 1970, des chercheurs universitaires et des laboratoires pharmaceutiques comme Pfizer en élaboraient pour explorer le système endocannabinoïde et chercher de nouveaux analgésiques. Le chercheur John Huffman a à lui seul produit plus de 450 composés au cours de sa carrière (Alves et al., 2020).
De nombreux cannabinoïdes synthétiques portent les initiales de la personne ou de l’institution à l’origine de leur création, par exemple les composés « JWH » de John W. Huffman, l’AM-2201 d’Alexandros Makriyannis, le HU-210 de l’Université hébraïque de Jérusalem, le CP 47 497 de Charles Pfizer…
Ces travaux, publiés en toute transparence, ont ensuite été récupérés par des laboratoires clandestins qui les ont transformés en marchandises illicites.

Le résultat : des centaines de cannabinoïdes de synthèse distincts ont été notifiés au système d’alerte européen ces deux dernières décennies (Alves et al., 2020), et ils constituent la catégorie de nouvelles substances psychoactives la plus nombreuse en Europe depuis plus d’une dizaine d’années.

En France, où de très nombreuses personnes consomment du cannabis, les cannabinoïdes de synthèse sont en forte augmentation et le dispositif Sintes de l’OFDT en identifie régulièrement de nouveaux sur le marché.

Des molécules aspergées sur de l’herbe

Dans leur forme la plus courante, les cannabinoïdes de synthèse se présentent comme une poudre cristalline blanche ou jaunâtre, sans odeur particulière (Roque-Bravo et al., 2023). Ils sont dissous dans un solvant — acétone, méthanol — puis pulvérisés sur des végétaux inertes comme de la menthe, du thym ou de la damiana, pour former les mélanges à fumer connus sous les noms de Spice, K2, Black Mamba ou d’innombrables autres appellations (Alves et al., 2020). 

Le résultat est un produit dont la concentration en principe actif est inégale dans un même sachet, avec des zones hyperconcentrées — les « hot spots » — pouvant conduire à une surdose involontaire même chez un usager expérimenté. On les trouve aussi de plus en plus sous forme d’e-liquides pour cigarettes électroniques, de gélules, ou de produits comestibles comme les gummies (Cherki, OFDT, 2024).

En France, cette diversification des formes est bien documentée. En 2023, les e-liquides analysés par le dispositif Sintes contenaient exclusivement des cannabinoïdes de synthèse (Cherki, OFDT, 2024). L’âge moyen des consommateurs de ces e-liquides était de 23 ans, avec un âge modal (l’âge le plus fréquent dans la population observée) à 18 ans — ce qui en dit long sur le public visé, le packaging et le marketing autour de ces produits ne manquant pas de rappeler les stratégies de l’industrie du tabac.
Plus alarmant encore, Sintes a documenté la même année la présence de cannabinoïdes de synthèse dans des bonbons vendus comme du CBD. Un ourson gélifié acheté sur le Darknet s’est révélé contenir deux cannabinoïdes de synthèse — ADB-BUTINACA et ADB-4en-PINACA — accompagnés d’une cathinone de synthèse, la dipentylone (Cherki, OFDT, 2024).
Une alerte sanitaire majeure a par ailleurs été déclenchée en mai 2023 dans le nord de Paris où des usagers pensant consommer de l’héroïne ont développé un tableau clinique atypique : agitation, paranoïa, hallucinations, convulsions. Les analyses ont révélé une adultération à des cannabinoïdes de synthèse (MDMB-4en-PINACA, ADB-BUTINACA, MBMB-BUTINACA), l’héroïne étant parfois totalement absente du produit. Ce type d’adultération n’avait jamais été observé en Europe auparavant — l’OFDT a immédiatement alerté l’ensemble des États membres via l’Early Warning System européen (Cherki, OFDT, 2024).

Des risques bien réels, et souvent sous-estimés

Contrairement au THC, qui est un agoniste partiel des récepteurs cannabinoïdes — autrement dit, il les active mais sans aller au maximum —, la plupart des cannabinoïdes de synthèse sont des agonistes complets. Ils poussent les récepteurs à fond, sans le frein que constitue le CBD dans le cannabis naturel (Roque-Bravo et al., 2023). Certains présentent une affinité pour le récepteur CB1 quarante fois supérieure à celle du THC (Alves et al., 2020). En pratique : des effets plus intenses, plus imprévisibles, et des risques sans commune mesure.
Les conséquences documentées couvrent pratiquement tous les systèmes du corps. Côté cerveau et psychiatrie : 

  • confusion ; 
  • agitation ; 
  • hallucinations ; 
  • crises convulsives ;  
  • épisodes psychotiques prolongés — y compris chez des personnes sans aucun antécédent. 

Le risque de psychose est particulièrement souligné dans la littérature scientifique et médicale, et serait précisément lié à l’absence de CBD dans ces produits, qui, dans le cannabis naturel, tempère les effets psychoactifs du THC (Alzu’bi et al., 2024). 

Côté cœur : 

  • tachycardie ;  
  • arythmies ;  
  • infarctus du myocarde et arrêts cardiaques ont été rapportés chez des adolescents et de jeunes adultes en bonne santé (Alzu’bi et al., 2024). 

Mais aussi plus généralement : 

  • atteintes hépatiques ; 
  • détresses respiratoires ; 
  • rhabdomyolyses — une destruction musculaire massive ; 
  • plusieurs molécules ont été formellement associées à des nécroses tubulaires aiguës et à des insuffisances rénales aiguës (Roque-Bravo et al., 2023). 

L’usage chronique n’est pas épargné. Il est associé à une dépendance réelle, avec des symptômes de sevrage proches de ceux observés avec les opioïdes (Roque-Bravo et al., 2023) : 

  • irritabilité ; 
  • insomnies ;  
  • nausées ;  
  • tremblements. 

Sur le long terme, des déficits cognitifs durables ont été documentés, touchant la mémoire de travail, la flexibilité mentale et le traitement émotionnel (Alzu’bi et al., 2024).

Enfin, une difficulté pratique majeure complique la prise en charge médicale : les cannabinoïdes de synthèse ne sont pas détectés par les tests urinaires standard. Leur métabolisme est rapide, les nouvelles molécules arrivent plus vite que les méthodes permettant de les détecter, et un test négatif ne signifie pas grand-chose (Roque-Bravo et al., 2023). La composition d’un même produit peut varier d’un sachet à l’autre, voire à l’intérieur du même sachet — rendant toute estimation de dose pratiquement impossible pour l’usager.

Si tu es concerné·e par l’usage de cannabinoïdes de synthèse, ton expérience nous intéresse ! N’hésite pas à nous contacter pour en parler.

Sources utilisées

  • Luethi, D., & Liechti, M. E. (2020). Designer drugs: mechanism of action and adverse effects. Archives of toxicology, 94(4), 1085-1133.
  • Santos, I. C., Maia, D., Dinis-Oliveira, R. J., & Barbosa, D. J. (2024). New psychoactive substances: health and legal challenges. Psychoactives, 3(2), 285-302.
  • Alves, V. L., Gonçalves, J. L., Aguiar, J., Teixeira, H. M., & Câmara, J. S. (2020). The synthetic cannabinoids phenomenon: from structure to toxicological properties. A review. Critical Reviews in Toxicology, 50(5), 359-382.
  • Roque-Bravo, R., Silva, R. S., Malheiro, R. F., Carmo, H., Carvalho, F., da Silva, D. D., & Silva, J. P. (2023). Synthetic cannabinoids: a pharmacological and toxicological overview. Annual Review of Pharmacology and Toxicology, 63(1), 187-209.
  • Alzu’bi, A., Almahasneh, F., Khasawneh, R., Abu-El-Rub, E., Baker, W. B., & Al-Zoubi, R. M. (2024). The synthetic cannabinoids menace: a review of health risks and toxicity. European journal of medical research, 29(1), 49.
  • Cherki, S., OFDT, Point SINTES n°10, décembre 2024

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