La prégabaline, mieux connue sous son nom commercial Lyrica®, est un médicament dépresseur du système nerveux central prescrit contre les douleurs neuropathiques, l’épilepsie et l’anxiété. Depuis quelques années, elle sort du cadre médical : sur le marché de rue, on la surnomme « saroukh » ou « taxi », et elle circule surtout dans des contextes de grande précarité. Peu toxique lorsqu’elle est prise seule, la molécule devient réellement dangereuse dès qu’on la mélange à d’autres dépresseurs : opioïdes, benzodiazépines, alcool. Derrière l’étiquette stigmatisante de « drogue du pauvre » qu’on entend parfois se cache un phénomène complexe, où l’automédication d’une souffrance psychique côtoie parfois des logiques d’exploitation.
Les 3 points importants à retenir
- Seule, elle est peu risquée, en mélange elle peut tuer. Aux doses courantes, la prégabaline seule ne provoque pas de dépression respiratoire majeure. Mais associée à des opioïdes, des benzodiazépines ou de l’alcool, les effets dépresseurs s’additionnent et le risque de surdose devient réel.
- Un médicament détourné, souvent consommé pour « tenir ». Sous les noms de « saroukh » ou « taxi », elle est surtout utilisée dans des contextes de grande précarité, notamment par des jeunes en exil. Il s’agit davantage d’une consommation de survie que d’une simple recherche de défonce.
- La dépendance et le sevrage sont bien réels. Un usage prolongé à fortes doses peut installer une dépendance physique ; l’arrêt brutal expose à un sevrage parfois sévère, jusqu’aux convulsions. Comme pour les benzodiazépines, on ne stoppe jamais d’un coup.
La prégabaline, un médicament dépresseur détourné
La prégabaline appartient à la famille des gabapentinoïdes. Commercialisée depuis 2004 sous le nom de Lyrica®, elle est prescrite contre les douleurs neuropathiques, en traitement d’appoint de certaines épilepsies et, en Europe, contre le trouble anxieux généralisé. Malgré sa parenté de structure avec l’acide γ-aminobutyrique (GABA), elle n’agit pas directement sur ce neurotransmetteur : elle se fixe sur certains neurones qui participent à réduire la libération de plusieurs messagers excitateurs comme le glutamate, la substance P (importante dans la régulation de la douleur) ou la noradrénaline. Résultat : le système nerveux est ralenti, et la douleur ainsi que l’anxiété diminuent.
Détournée de son usage médical, la prégabaline est recherchée pour ses effets euphorisants, anxiolytiques, relaxants et désinhibants, surtout à fortes doses. Autre particularité importante : la molécule n’est quasiment pas métabolisée par le foie, elle est traitée par les reins, avec une demi-vie d’environ 6 h, d’où une vigilance accrue en cas d’insuffisance rénale.
Dosages et durée des effets
Les repères de dosage ci-dessous sont indicatifs : ils varient selon la tolérance, la voie d’administration et le métabolisme de chacun·e.
| Intensité des effets |
Dose (voie orale) |
| Légers |
50–225 mg |
| Moyens |
225–600 mg |
| Forts |
600–900 mg |
| Très forts |
900 mg et plus |
Par voie orale, les effets montent en 2 à 3 h, culminent pendant 4 à 6 h, puis la descente s’étale sur 4 à 8 h, avec des effets résiduels qui peuvent persister plusieurs heures de plus.
Sur le marché de rue, les doses observées dépassent largement le cadre thérapeutique : la consommation moyenne se situe entre 1 200 et 3 000 mg par jour, parfois plus, alors que la posologie maximale autorisée sur ordonnance est de 600 mg. Les comprimés de 300 mg s’échangent autour de 1 à 3 € l’unité, pour une consommation moyenne rapportée de 4 à 8 gélules par jour.
Effets recherchés et signes de surdosage
L’effet varie fortement selon la dose. À faible dose, l’effet recherché est surtout anxiolytique : un apaisement psychique proche de celui des benzodiazépines, mais que les usager·es décrivent souvent comme moins sédatif. À des doses plus élevées (aux alentours de 1 200 mg), d’autres effets apparaissent : un « effet flash », de l’euphorie, une désinhibition marquée, parfois des hallucinations ou une sensation de dissociation. Ce sont surtout ces effets-là qui motivent de nombreuses personnes.
La surdose se manifeste différemment : agitation psychique et motrice, confusion mentale, somnolence diurne. Ces signes doivent alerter, surtout en cas de mélange avec d’autres produits.
Les risques de la prégabaline : attention aux mélanges
Prise seule et à dans les fourchettes de dosages recommandés, la prégabaline est relativement peu toxique et bien tolérée. Ses effets indésirables les plus fréquents sont des vertiges et une somnolence, cette dernière étant d’ailleurs la première cause d’arrêt du traitement. Une prise de poids dose-dépendante est également fréquente : elle concerne environ 12% des patient·es à 450 mg par jour sur plusieurs mois. Surtout, aux doses courantes, la molécule seule ne provoque pas de dépression respiratoire majeure, contrairement à l’alcool ou aux opioïdes.
Le risque le plus important se situe ailleurs, dans le mélange avec d’autres dépresseurs du système nerveux central : les opioïdes, les benzodiazépines, l’alcool. Les effets dépresseurs s’additionnent alors et peuvent conduire à une dépression respiratoire, mécanisme à l’origine de nombreux décès par surdose impliquant des gabapentinoïdes. Certain·es usager·es décrivent même la prégabaline comme renforçant et prolongeant les effets des opioïdes, au point de « faire durer » le produit : une association d’autant plus risquée qu’elle donne une fausse impression de maîtrise.
Les décès documentés par les dispositifs de surveillance (Drames, Sintes) concernent surtout des personnes plus âgées, et dans un contexte de polyconsommations.
Dépendance, sevrage et santé mentale
Avec un usage prolongé, en particulier à fortes doses, une dépendance physique peut s’installer. L’arrêt brutal expose alors à un syndrome de sevrage : anxiété, insomnie, sueurs, nausées, irritabilité, et parfois des convulsions, des hallucinations ou un delirium tremens dans les cas les plus sévères. Comme pour les benzodiazépines, un arrêt progressif et accompagné est nettement préférable à un arrêt brutal.
Autre point de vigilance : comme l’ensemble des antiépileptiques, la prégabaline fait l’objet d’une mise en garde concernant un risque accru d’idées et de comportements suicidaires, qui peuvent apparaître dès les premières semaines. Ce risque justifie une attention particulière chez les personnes ayant des antécédents de troubles de l’humeur. Si tu ressens un mal-être qui s’installe ou s’aggrave, en parler à un·e professionnel·le ou à un proche peut vraiment aider.
Le « saroukh » : un détournement né de la précarité
Depuis 2018, l’usage détourné de la prégabaline progresse en France, en particulier parmi des jeunesses exilées venues du Maghreb et d’Europe de l’Est. Dans ces contextes urbains d’extrême précarité, le médicament est prisé pour sa facilité d’accès, son faible coût et son effet apaisant, ce qui lui a valu le surnom stigmatisant de « drogue du pauvre ». En arabe dialectal, on l’appelle « saroukh » (fusée) ou « taxi », et la molécule est même devenue assez populaire pour être citée dans des chansons algériennes.
Pour beaucoup de ces jeunes, souvent des mineur·es non accompagné·es, il s’agit moins d’une recherche de défonce que d’une consommation de survie. La prégabaline fonctionne alors comme une forme d’automédication d’une souffrance psychique liée aux parcours migratoires : violences subies, déracinement, stress post-traumatique, isolement. Elle permet de mettre les affects à distance et de « tenir » face à un quotidien insupportable – avant le départ, pendant le trajet, et après l’arrivée. Mais ce répit a un coût – tolérance, dépendance, et vulnérabilité accrue. Nous voyons là les limites des médicaments pour gérer nos difficultés, et l’importance de la mobilisation de la société pour mieux soutenir les personnes qui cherchent à survivre à des vies violentes et difficiles.
Cet « usage pirate », choisi et autogéré pour faire face à une réalité difficile, coexiste avec un « usage coercitif » bien distinct : dans certains réseaux d’exploitation, le produit devient un levier d’emprise, distribué pour renforcer la dépendance et la soumission de jeunes isolé·es à des activités délictueuses imposées. On parle alors de « vulnérabilité chimique » pour désigner cette fragilité induite par le produit, qui augmente le risque d’être entraîné·e dans des situations de traite d’êtres humains ou de délinquance contrainte.
Face à cette dynamique, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a classé la prégabaline sur la liste I des substances stupéfiantes en mai 2021 : la prescription est désormais limitée à 6 mois, plafonnée à 600 mg par jour et soumise à ordonnance sécurisée. Une fois encore, au lieu de chercher des solutions adaptées, les contraintes ont été augmentées et l’accès au médicament encore plus restreint. Sans aucune autre approche que celle de la répression et de la prohibition, les personnes continuent de survivre, mais plus difficilement qu’avant.
Le traitement médiatique et institutionnel de ces usages est largement critiquable pour son caractère stigmatisant : parler de « drogue du pauvre », de « cocaïne du pauvre » ou de « bandes ultra–violentes », voire de « fléau », revient à criminaliser des jeunes avant tout marqués par un abandon politique, plutôt qu’à interroger les mécanismes d’exploitation dont ils et elles sont aussi les victimes.
Réduire les risques avec la prégabaline
Quelques repères concrets pour limiter les dangers :
- Attention aux mélanges ! C’est le risque principal. Associer la prégabaline à des opioïdes, des benzodiazépines ou de l’alcool multiplie le risque de surdose grave. Si tu consommes déjà des opioïdes, garde en tête que la prégabaline peut en amplifier les effets.
- Ne jamais arrêter d’un coup. En cas de dépendance, un sevrage brutal peut être dangereux. Un arrêt progressif, idéalement accompagné par un·e professionnel·le, est bien plus sûr.
- Rester attentif·ve à son moral. Si des idées noires apparaissent ou s’intensifient, ce n’est pas anodin : en parler à un·e professionnel·le de santé ou à une structure d’écoute est important.
- S’appuyer sur les dispositifs à bas seuil. Les structures de réduction des risques, les équipes d’« aller-vers » et les groupes d’autosupport peuvent accompagner sans jugement, y compris les personnes les plus éloignées du soin.
- Repérer les signes de surdosage. Confusion, agitation inhabituelle ou somnolence marquée en journée ne sont pas anodines : mieux vaut alerter quelqu’un ou appeler les secours plutôt que d’attendre que ça passe.
En résumé, la prégabaline n’est pas la molécule la plus dangereuse prise isolément, mais son détournement s’enracine dans des situations de grande fragilité, et c’est le mélange avec d’autres dépresseurs qui la rend potentiellement mortelle. Et puisque, comme souvent, c’est notre environnement qui nous pousse vers des consommations à risque, il est toujours intéressant de discuter pour voir les différentes solutions possibles à une situation difficile.
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Bibliographie
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Evoy, K. E., Sadrameli, S., Contreras, J., Covvey, J. R., Peckham, A. M., & Morrison, M. D. (2021). Abuse and misuse of pregabalin and gabapentin: a systematic review update. Drugs, 81(1), 125–156. – C’est cette revue systématique qui appuie le passage sur la potentialisation des opioïdes.
Pierrillas, P., Truchi, M., & Yajjou, N. (2025). Lyrica, saroukh, jeunesses en exil : usages pirates de prégabaline et politique de l’abandon. Toulouse : Enquête critique. Disponible sur : https://enquetecritique.org/IMG/pdf/saroukh-final.pdf