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Éco-anxiété : agir, s’adapter… ou s’anesthésier ?

Publié le 31 juillet 2026 par Carla

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Cet article parle de : #sante-mentale

Ce que l’on sait et ce que l’on ignore encore des liens entre crise climatique, alcool, anxiolytiques et stratégies de coping.

Personne n’y a échappé : c’est la canicule ! (mais non ???) 

Nous traversons actuellement une fenêtre à risque pour un quatrième épisode caniculaire, et on ne cesse d’entendre partout que ce sera l’été le moins chaud que l’on aura à subir dans les années qui viennent.

Ça a de quoi faire froid dans le dos, n’est-ce pas ? Ne riez pas trop fort, mais un peu quand même car l’humour va nous être nécessaire pour diminuer l’état anxieux dans lequel ces nouvelles ont pu mettre certains d’entre nous.

En effet, l’anxiété liée au climat porte un nom : l’éco-anxiété (oui, aucune entourloupe, tout est dans le titre). Mais alors, qu’est-ce que c’est vraiment et surtout, comment en limiter l’impact sur la santé mentale (et par conséquent physique) ? 

Comment réussir à prendre soin de soi dans un monde en déclin ? (Vous avez 4 heures)

Les 3 points importants à retenir

  • L’éco-anxiété n’est pas un trouble à soigner, c’est une réponse logique à une menace réelle. En faire un problème individuel à régler par la thérapie ou les médicaments déplace la responsabilité des États et des industries vers la personne concernée — une forme de dépolitisation.
  • Se sentir capable d’agir fait baisser l’anxiété ; un discours qui écrase la maintient. L’engagement associatif, le lien social et l’accès aux soins font partie des leviers qui redonnent du pouvoir d’agir, individuellement et collectivement.
  • L’anxiété pousse à consommer — un mécanisme bien documenté, mais pas identique selon les produits. Alcool, benzodiazépines et cannabis sont plutôt du côté de l’automédication ; pour les stimulants comme la cocaïne, la littérature penche vers l’effet inverse, où c’est le produit qui alimente l’anxiété.

Avoir peur d’une menace réelle n’est pas un trouble

La peur est une émotion, donc un signal que le corps envoie pour signifier un danger, réel ou supposé. Elle est nécessaire pour agir et ainsi se protéger du danger en question.

L’anxiété désigne un état de détresse psychique et émotionnelle, en réaction à une situation perçue comme une menace. C’est donc l’appréhension d’un danger, qui est soit mal identifié, soit tout à fait supposé. Elle n’a pas d’objet défini, elle est générale et donc assez peu concise. De plus, elle se base sur de l’anticipation, sur un futur flou et imaginé. 

Si on reprend notre sujet qui est l’écologie, la peur liée au danger réel qu’est le réchauffement climatique et aux dégâts qui en découlent est tout à fait légitime. L’anxiété ne l’est pas moins mais, même si elle émerge d’une base réelle, elle peut prendre une ampleur qui va tendre à nuire à la santé mentale et physique, voire bloquer la mise en action pour se protéger de ce danger.

Ainsi, il est important de garder en tête cette distinction afin d’essayer de prendre du recul lorsque votre état bascule du côté de l’anxiété et conduit à des ruminations, une perte d’espoir et, par effet ricochet, à un sentiment de perte de contrôle total

Comment fait-on face à l’incontrôlable ?

La perte de contrôle est un élément central des rapports addictifs, et de bien d’autres cas de figure où des comportements compulsifs peuvent émerger.

Typiquement, l’anxiété en est un très bon exemple puisqu’il y a la perception d’un danger supposé être irrémédiable sur du très long terme, dont découle un sentiment d’impuissance et le développement de pensées et comportements obsessionnels (ruminations, TOC) qui donnent une illusion de maîtrise mais qui maintiennent dans ce cercle vicieux.

Une étude expérimentale menée auprès de jeunes a montré qu’après visionnage d’une vidéo anxiogène sur le climat, l’anxiété diminuait chez ceux à qui on donnait un sentiment d’agentivité (le sentiment de pouvoir agir, d’avoir prise sur les choses), mais restait élevée chez ceux placés en situation de faible agentivité. Un discours qui écrase, qui dit « c’est fichu, vous n’y pouvez rien », enferme dans l’angoisse. Un discours qui redonne du pouvoir d’agir est plus efficace pour tenir l’anxiété et la peur à distance.

Le besoin de contrôle est universel et commun aux êtres humains. Mais si certaines situations ne nous permettent pas de répondre à ce besoin, avons-nous d’autres options que de s’effondrer ou de fantasmer ce contrôle à travers des symptômes douloureux ? Heureusement, ça n’est pas binaire et des options plus nuancées sont possibles.

En effet, l’anxiété est légitime mais est néfaste donc il est primordial de bien comprendre cet état pour préserver ce qui permet d’en limiter l’impact : le pouvoir d’agir

Ne pas individualiser un problème collectif

Une pente glissante très à la mode consiste à transformer l’éco-anxiété en trouble individuel à corriger par une thérapie, une appli de méditation, ou une ordonnance. Cette logique est confortable pour tout le monde, sauf pour la personne concernée : elle déplace la charge du problème des responsables réels de la crise (États, industries fossiles, choix politiques) vers l’individu, sommé de « mieux gérer ses émotions » pendant que le monde brûle. C’est une forme de dépolitisation. On médicalise une réaction lucide pour ne pas avoir à en traiter la cause.

Or, l’éco-anxiété n’est pas une pathologie. C’est même une réponse logique à une menace réelle. Cette lucidité s’exerce dans un double contexte qui, lui, ne relève pas que de la psychologie individuelle : d’un côté, un climat qui se dérègle de manière manifeste (canicules à répétition, records battus année après année…), de l’autre, un climat socio-politique où les décisions à la hauteur de l’enjeu tardent, reculent, ou sont ouvertement démantelées. Demander à un individu de ne pas être anxieux dans ces conditions, c’est lui demander de ne pas voir la réalité en face

Cela ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire, au contraire. Mais le levier n’est pas seulement chimique ou thérapeutique, il est aussi collectif. Si l’équilibre entre les deux est tout à fait subjectif et mouvant, voici quelques idées concrètes pour mieux estimer ce qui sera le plus adéquat : 

  • S’engager auprès d’associations/de groupes communautaires : l’activisme partagé est l’un des rares facteurs associés à la fois à une réduction de la détresse et à un mieux-être.
  • Être soutenu.e socialement/maintenir un lien à l’Autre : sortir de l’isolement, qui est un multiplicateur d’angoisse, est très important. Bénéficier d’espaces de parole sur les sujets anxiogènes ou avoir un entourage proche avec au moins une personne ressource sont des outils précieux à cet effet.
  • Avoir accès aux soins : pour celles et ceux chez qui l’anxiété bascule vers la souffrance et/ou les consommations problématiques, des espaces et personnes sont là pour vous aider (et ce, malgré la réalité du terrain en ce qui concerne le milieu du soin, donc n’hésitez pas à en discuter avec nous si besoin).
  • Se sentir acteurice : retrouver une prise, même partielle, plutôt que subir. Avoir un panel d’outils qui aident à diminuer l’état anxieux et piocher le(s) plus adapté(s) en cas de crise. Et privilégier pour ce faire les activités/lieux/personnes/loisirs/aliments qui agissent sur les 5 sens principaux (ouïe, vue, odorat, goût, toucher). En effet, l’anxiété déclenche les signaux d’alerte maximale dans le corps, et dissocie le psychologique et le somatique (d’où la sensation d’être bloqué.e dans sa tête), donc revenir aux sensations physiques fonctionne très bien. Exemple : prendre une douche (chaude ou froide), écouter certains sons/musiques, toucher/manipuler une texture agréable (plaid, fidgets…), sentir des odeurs apaisantes (huile essentielle de lavande notamment), manger quelque chose d’acide (bonbons Têtes brûlées).

Quand un psychotrope devient une stratégie d’adaptation

Face à un état anxieux, la consommation de produits peut devenir un moyen anxiolytique et favoriser un soulagement plus rapide et important. Il est par exemple légitime d’avoir recours à l’alcool ou au cannabis pour s’apaiser, mais il n’est pas moins important de conscientiser sa consommation et de ne pas dépendre que d’elle pour cet effet. D’une part car, comme pour tout outil, il est important de diversifier pour adapter le moyen le plus efficace en fonction des envies et besoins qui sont mouvants (donc moins agir par automatisme et s’écouter davantage) ; d’autre part, car les effets plus puissants induits par les produits ne sont pas sans conséquences parfois plus intenses qu’à l’origine (notamment une fatigue psychique et physique, par exemple). 

Quelques idées de questions à se poser pour être acteurice de son rapport à la consommation dans ces moments d’anxiété : Qu’est-ce que cela apaise ? Pendant combien de temps ? Que se passe-t-il après ? La consommation augmente-t-elle avec les informations climatiques, les canicules ou les insomnies ? 

La fonction du produit, le dosage et le contexte de prise jouent des rôles centraux dans la façon dont l’expérience sera vécue, d’autant plus en réponse à un climat anxiogène. Mais cela doit rester un remède et ne pas devenir plus risqué que bénéfique.

D’où l’intérêt que cette fonction anxiolytique puisse se manifester à travers d’autres moyens tout aussi efficaces (tels qu’une activité créative, sportive, un temps qualitatif seul ou partagé au contact de la nature, se créer des contextes paisibles quels qu’ils soient, etc.). 

Ce que montrent réellement les études

Commençons par la seule étude (Williams et al., 2024) qui porte directement sur l’éco-anxiété au quotidien et qui a suivi 204 personnes pendant un an, deux fois par mois. Résultat : il n’existait aucune covariation avec l’éco-anxiété. Pas avec le sommeil, pas avec l’alimentation, pas avec sl’activité physique, pas même avec l’anxiété généralisée, sauf avec l’alcool, et seulement au niveau intra-individuel. 

Le mécanisme de fond : l’anxiété pousse à consommer, on le sait depuis longtemps.
C’est un des résultats les mieux établis de la psychologie de la santé. L’étude de référence ici est celle de Holahan et al. (2001), qui a suivi 421 adultes pendant dix ans : boire pour faire face au stress au départ de l’étude était associé à une consommation d’alcool plus importante et à davantage de problèmes liés à l’alcool à chacune des quatre observations ultérieures, et prédisait une aggravation de la consommation dans l’année suivante. Plus la personne a tendance à boire pour gérer ses émotions, plus le lien entre anxiété et consommation se renforce avec le temps. C’est un cercle qui s’auto-entretient : l’anxiété pousse à consommer, et consommer pour cette raison précise rend plus vulnérable à consommer encore.

Quand l’anxiété est déclenchée par une menace collective, la consommation ne se limite pas à l’alcool. C’est ici que ça devient intéressant. On dispose de plusieurs études sur des chocs collectifs généralisant l’anxiété d’une population entière, pas l’éco-anxiété spécifiquement, mais des situations qui, sur le plan psychologique, activent un mécanisme comparable (menace diffuse, sentiment de perte de contrôle, insécurité prolongée). Après le 11 septembre aux États-Unis, une enquête a montré que la hausse de consommation touchait plusieurs substances à la fois : 30,8% puis 27,3% des personnes interrogées rapportaient une augmentation de leur consommation de cigarettes, d’alcool ou de cannabis, un et six mois après les attentats – et cette hausse s’est maintenue dans le temps. Après l’ouragan Sandy, une étude s’est penchée spécifiquement sur les stratégies d’adaptation face au stress post-traumatique et a documenté non seulement une consommation d’alcool, mais aussi un usage détourné de médicaments prescrits comme stratégie d’adaptation face aux symptômes. Après Katrina, on retrouve le même schéma multi-produits : alcool et tabac.

Autrement dit : quand l’anxiété est déclenchée par un événement ou un contexte collectif, pas seulement individuel, la réponse ne se cantonne pas forcément à l’alcool. Le produit choisi dépend surtout de ce que la personne a sous la main et de ce à quoi elle est déjà habituée.

Une nuance importante à ne pas balayer : tous les produits ne fonctionnent pas de la même façon face à l’anxiété !

La littérature clinique sur anxiété et usage de substances distingue deux logiques bien différentes selon le type de produit. 

Pour les substances à propriétés sédatives (alcool, benzodiazépines, cannabis, opioïdes), on trouve à la fois des arguments en faveur d’une automédication et d’un effet toxique ; pour les substances à propriétés psychostimulantes (tabac, cocaïne, amphétamines), la littérature penche plutôt en faveur de l’hypothèse toxique pour expliquer le lien avec l’anxiété — c’est-à-dire que c’est davantage le produit qui génère ou aggrave l’anxiété, plutôt que l’anxiété qui pousse vers ce produit. 

Concrètement : l’hypothèse « éco-anxiété → plus de conso » est solide et bien documentée pour les produits qui apaisent dans l’instant : alcool, benzodiazépines, cannabis. Elle est beaucoup plus fragile, voire à contre-courant de ce que l’on sait, pour les stimulants comme la cocaïne, où le lien anxiété-consommation semble plutôt fonctionner dans l’autre sens.

Aucune étude n’a à ce jour spécifiquement mesuré le lien entre éco-anxiété et cannabis, benzodiazépines ou cocaïne. Mais on a une chaîne de raisonnement cohérente : l’anxiété pousse à consommer des produits qui soulagent rapidement (mécanisme bien établi) ; quand cette anxiété a une origine collective et diffuse plutôt qu’un événement ponctuel, la réponse tend à mobiliser plusieurs types de produits, pas seulement l’alcool (ce qu’on observe après les catastrophes) ; l’éco-anxiété partage avec ces contextes le sentiment de menace continue et d’impuissance. Il est donc légitime de faire l’hypothèse que l’éco-anxiété fonctionne comme un facteur de risque plus large que ne le suggère la seule étude de Williams – sans pouvoir, à ce stade, l’affirmer comme un fait démontré, et avec une réserve particulière pour les stimulants.

Bibliographie

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